Cassandra
 
 
De manière très discrète, j’ai jeté un œil dans le miroir de poche que je gardais dans mon sac. Le train allait entrer en gare d’une minute à l’autre, et à mesure que la distance se réduisait, mon stress avait tendance à considérablement augmenter. Pourtant il n’y avait aucune raison. J’allais juste voir une amie, et même si je ne l’avais jamais rencontré, c’était loin d’être une inconnue. On se connaissait depuis six mois, on se parlait tous les jours, non en faite pour être plus précise, ce n’était pas tous les jours mais tout le temps. Avec elle, mon abonnement aux sms illimités était largement rentabilisé, ce qui me faisait d’autant plus bizarre, qu’avant de la connaître c’était tout le contraire.
 
Ma cousine trouvait d’ailleurs ça très étrange qu’une fille sortie d’un obscur forum sur internet puisse prendre autant de place dans ma vie. Elle m’avait même fait une crise de paranoïa avancée quand je lui avais annoncé pour cette semaine de vacance. Pour elle il n’y avait que trois possibilités. Soit Olivia était en réalité un homme, une espèce de gros pervers qui comptait me kidnapper dès ma sortie du train, soit elle était bien une femme mais travaillant comme rabatteuse pour un réseau de prostitution, et enfin la dernière, ma préférée. Elle était en réalité une serial killeuse qui prenait plaisir à chasser d’innocentes proies sur le net. Une fois qu’elle en avait capturé une dans ses filets, elle se concentrait dessus jusqu’à ce que celle ci soit assez en confiance pour se déplacer jusque chez elle. Une fois là-bas, la malheureuse finissait égorgée, dépecée puis jetée dans la Seine. Tout un programme digne du meilleur épisode d’esprits criminels.
 
À aucun moment, elle n’avait envisagé qu’Olivia puisse réellement vouloir être amie avec moi, comme si l’idée même était totalement surréaliste. Bien sûr c’était vexant, mais je n’étais plus à ça près. D’un côté je pouvais même la comprendre. Au début aussi je m’étais demandée ce que cette fille pouvait bien me vouloir. Plus que ça, j’avais même été vraiment surprise qu’elle m’envoie un message privé. Les clichés qu’elle postait avaient toujours beaucoup de succès, elle récoltait à chaque fois une tonne de commentaires, pourtant c’était pour me parler de mes gribouillages qu’elle était venue me trouver. J’avais cru à une blague, voir à un passage dans un monde parallèle, mais non, les messages s’étaient ensuite succédés naturellement jusqu’à ce qu’on en arrive à ce point.
 
Avec deux doigts j’ai réajusté ma frange, tout en sentant mon cœur piquer un sprint quand le contrôleur a annoncé notre arrivée imminente en gare de Paris nord. Certaines personnes se sont levées pour récupérer leurs valises, quant à moi je n’ai pas pu m’empêcher de vérifier une dernière fois mon apparence générale. J’avais opté pour une tenue simple, short en jean et débardeur fleuri bleu, des sandales marrons, et vu les températures, j’avais préféré attacher mes cheveux auburns pour éviter qu’ils ne me collent dans le dos. C’était basique, cependant c’était un basique qui s’était fait au bout de deux heures de réflexion intense. À croire que je me rendais à un rendez vous amoureux, et non à une rencontre amicale.
 
C’était évident que Olivia n’en aurait rien à faire de comment j’étais habillée, coiffée, ou même maquillée mais il y avait une petite part de moi qui ne pouvait s’empêcher d’être inquiète à ce propos. J’avais envie qu’elle me trouve jolie, mais en même temps je n’avais pas osé trop en faire de peur qu’elle ne s’en rende compte. La contradiction à l’état pur. Par réflexe, j’ai relu son dernier sms qui m’informait qu’elle était déjà arrivée, et à ce stade, ce n’était même plus du stress, c’était pire que ça. Et si jamais rien ne me venait ? Si j’étais incapable de décrocher le moindre mot et qu’elle réalisait soudainement avoir perdu son temps ces derniers mois. Ce n’était pas impossible, après tout c’était facile d’être drôle et spirituel par écran interposé, mais quand la personne était juste en face, et qu’il fallait répondre instantanément, ça se révélait tout de suite plus compliqué.
 
Une seconde, l’idée de rester dans ce train pour toujours m’a traversé mais j’ai fini par me reprendre, et par me lever à mon tour. Le couloir à traverser jusqu’aux portes m’a semblé infiniment plus court que quand je l’avais emprunté dans le sens inverse, récupérer ma valise ne m’a pas pris beaucoup plus de temps, et au moment de me redresser, j’ai réalisé que ça y est on était arrivé. Quelques personnes étaient déjà en train de sortir, et dans sa grande bonté, un des passagers a cru bon de me laisser passer devant lui. Si je n’avais pas été aussi crispée, j’aurais sûrement réussi à lui sourire en guise de remerciement, mais là je me suis contentée d’avancer de manière mécanique jusqu’au quai.
 
J’ai jeté un coup d’œil aux alentours, et là je me suis rendu compte que je n’avais aucune idée de l’endroit où Olivia était censé m’attendre. Elle était sûrement quelque part dans la foule vers laquelle se dirigeait les voyageurs, mais avant que j’ai pu m’inquiéter de ne pas la reconnaître, j’ai senti une main se poser sur mon épaule gauche. J’ai tourné la tête et là toutes mes pensées parasites se sont soudainement envolées. J’en ai même oublié mon stress initial, tellement la joie venait de prendre le dessus sur le reste.
 
– C’est moi que tu cherchais ? Me demanda-t-elle avec un sourire.
 
Sans chercher à me contenir, je lui ai littéralement sauté au cou. Une réaction que même moi je n’aurais pas pu prévoir tellement ça ne me ressemblait pas. N’importe qui aurait pu embarquer ma valise mais sur le moment c’était bien la dernière de mes préoccupations. Elle était là, en chair et en os, et elle ressemblait en tout point aux photos qu’elle m’avait envoyé. Non, elle était même mieux. Pas que ça ait son importance, mais ma cousine m’avait tellement harcelée avec ces histoires que j’étais presque surprise qu’Olivia ait l’air si normale.
 
– Je prends ça pour un oui.
 
Loin d’être dérangée par cet élan d’enthousiasme, elle m’a au contraire rendu mon étreinte sans la moindre gêne. Ses mains s’étaient posées dans le bas de mon dos, et je me suis demandée combien de temps un câlin pouvait durer avant que ça ne paraisse étrange. J’étais loin d’être une spécialiste en la matière, je comptais attendre qu’elle se détache légèrement pour suivre le mouvement, sauf qu’elle ne semblait pas particulièrement décidée à rompre le contact. Je dirais même que c’était tout le contraire.
 
Si on avait été seules, je n’y aurais sûrement rien trouvé à redire mais là, avec les gens qui passaient tout autour de nous, je n’étais pas spécialement à mon aise. D’ailleurs heureusement que je ne m’étais pas mise à crier car en plus de la honte de lui éclater les tympans, ça n’aurait pas manqué d’attirer l’attention d’encore plus de monde.
 
– Désolée, je crois que je me suis laissée un peu emporter…
 
Timidement j’ai fait mine de reculer, avant de me retrouver bloquée par ses mains qui n’avaient pas bougé d’un centimètre. J’y ai jeté un œil, avant de remonter vers son visage, pour me rendre compte qu’elle avait arrêté de sourire. Comme une idiote, et alors qu’il n’y avait aucune raison, je me suis mise à rougir légèrement. C’était difficile de garder mes yeux dans les siens, j’avais tendance à les baisser par intermittence, principalement parce que à chaque fois, ça faisait battre mon cœur plus rapidement. J’aurais voulu croire que c’était parce qu’elle m’impressionnait, mais au fond je savais que c’était loin d’être la seule raison.
 
– Je… On devrait y aller non ? Tu es venue en voiture ou…
 
La fin de ma phrase s’est transformée en chuchotement inaudible quand elle a levé la main pour la passer dans mes cheveux. En temps normal j’aurais eu un mouvement de recul, mais là je suis restée parfaitement immobile pendant que délicatement elle repassait les quelques mèches que j’avais laissé libre derrière mon oreille. J’aurais dû trouver ça étrange, après tout jamais une de mes amies n’avait agi de la sorte, mais dans la mesure où je ne trouvais pas ça déplaisant, je n’ai pas cherché à l’en empêcher. Pire, je me suis même mise à frissonner quand le bout de ses doigts a frôlé légèrement mon cou.
 
– Tu avais tort tu sais.
– À quel propos ? Demandais-je troublée.
– Tu es largement plus belle que sur les photos. Beaucoup, beaucoup plus même.
 
– Tu es largement plus belle que sur les photos. Beaucoup, beaucoup plus même.

 
En moins d’une seconde, mes joues sont soudainement passées par tout le camaïeu de rouge pour j’en suis sûre finir écarlate. La gêne m’a fait baisser la tête, je me suis mise à bégayer des choses incompréhensibles pour le commun des mortels, un mélange de remerciement et de balbutiements qui même pour moi n’avaient aucun sens. J’étais persuadée qu’elle allait se mettre à rire, qu’elle devait trouver que j’étais très bizarre, mais à la place elle s’est contentée de me déposer un bisou léger sur la tempe, avant de se pencher pour attraper ma valise.
 
– Je te propose d’aller déposer ça dans ma voiture, et ensuite d’aller déjeuner. Tu as envie de manger quelque chose de spécial ?
 
J’ai secoué la tête en guise de négation, avant d’effectuer une légère rotation pour essayer de lui reprendre la poignée de mon sac.
 
– Laisse, je peux le porter toute seule.
– Avec tes petits bras minuscules ? J’en doute.
– Je te signale que ce sont mes petits bras minuscules qui ont traîné cette valise jusqu’ici. Alors tu vois, je n’ai pas besoin de ton aide.
 
Comme si c’était un exploit, j’ai attiré le sac vers moi, ce qui a valu à nos mains d’entrer en contact. Ce n’était pas grand chose, voir rien du tout, comparé à l’étreinte précédente, pourtant ça n’a pas manqué de me troubler. Je commençais même à croire que quelque chose clochait chez moi, mais avant que j’ai eu le temps de vraiment m’interroger là dessus, elle s’est décalée et la distance aidant, j’ai réussi à retrouver une certaine contenance.
 
– Très bien, comme tu veux mais tu ne viendras pas te plaindre après.
 
Son sourire en coin me dictait de me méfier, mais je ne voyais vraiment pas quel problème j’aurais pu rencontrer. Je me suis contentée de la suivre, et profitant du fait qu’elle regardait ailleurs, je me suis permise de la détailler. Ses cheveux noirs étaient plus court que sur les photos, ils lui arrivaient un peu au dessus des épaules, et avaient tendance à dévoiler une partie du tatouage qu’elle avait sur la nuque à chaque fois qu’elle faisait un pas.
 
Je savais qu’elle en avait d’autres, mais avec sa tenue ils n’étaient pas visible. Elle avait accroché ses lunettes de soleil dans le décolleté de son tee shirt gris, son jean noir était troué au niveau des genoux, alors que des bracelets en cuir ornaient son poignet droit. C’était un style à part entière, le genre qui à côté me faisait ressembler à une lycéenne. Elle devait bien faire cinq centimètres de plus que moi, et plus je la regardais, plus je me demandais comment son ex avait pu avoir envie de la tromper. Bien sûr je n’étais pas un homme, je ne savais pas comment ils fonctionnaient, mais ça me paraissait vraiment impensable que quelqu’un ait pu prendre le risque de la perdre. Si ça avait été moi… Non, enfin cette pensée était stupide. Ça ne risquait pas d’être moi, on était amies, juste amies et c’était très bien comme ça. Je ne voulais rien d’autre d’ailleurs, notre relation me convenait même à la perfection.
 
– La vue est à ton goût ?
– Quoi ? Euh oui, enfin non, je ne te regardais pas.
 
Consciente que je venais de me trahir, je me suis mise à me mordiller les lèvres tout en cherchant un moyen de me rattraper. Elle n’avait pas l’air embarrassée le moins du monde, par contre amusée ça c’était certain. Au moment de nous diriger vers l’extérieur, elle a passé sa main dans mon dos pour m’éviter de me faire bousculer avant de la faire dévier vers mon bras pour m’indiquer la bonne direction.
 
– Dans ce cas là, est ce que tu dirais que cette non vue était pour te plaire ? Reprit-elle avec un sourire.
– Arrête de m’embêter, tu sais bien que je ne suis pas douée pour les compliments.
 
Qu’est ce que j’étais censée lui dire au juste ? Je n’avais pas assez d’aplomb pour lui annoncer de but en blanc que oui elle était très belle, ou même sexy, ou tout autre dérivatif de ces deux termes. Même en essayant, j’étais certaine qu’il n’y aurait qu’un charabia immonde qui serait sorti de ma bouche. Déjà que par messages interposés ce n’était pas facile, mais alors en vrai c’était juste impossible.
 
– Parce que compliment il y a ?
– Liv !
– Ok, ok, je change de sujet. Ne t’énerve pas ma belle.
 
Elle a levé les mains en signe de reddition, avant de reprendre sur une discussion plus normale. Mon trajet, sa soirée de la veille, jusqu’à ce que je la vois s’engouffrer dans un escalier sous terrain. Il ne fallait pas être devin pour comprendre que sa voiture se trouvait sûrement au sous-sol, ce qui signifiait que j’allais devoir descendre cette longue série de marches avec ma valise pleine à craquer.
 
– Un problème ?
 
C’était à peine si elle arrivait à se retenir de jubiler, et il était hors de question que je lui fasse le plaisir de m’abaisser à lui demander de l’aide.
 
– Aucun, tout va très bien.
 
Sur le moment, j’ai amèrement regretté d’avoir pris autant de tenue de rechange. J’avais vu très large, au point de pouvoir tenir au moins trois semaines sans avoir besoin de recourir à la machine à laver. C’était beaucoup, mais d’un autre côté on était jamais assez prudent. S’il me manquait quelque chose, je pouvais difficilement faire un saut chez moi pour le récupérer et je ne tenais pas plus que ça à arpenter les magasins telle une âme en peine.
 
– Je passe devant, rajoutais-je en prenant mon sac à bout de bras.
 
Au moins si je m’étalais, je ne risquais pas de l’emporter dans ma chute. Je nous imaginais bien à faire un roulé boulé jusqu’en bas, un souvenir impérissable, tout comme le passage par l’hôpital juste après.
 
– Si tu as besoin, je suis juste derrière. Il n’est pas encore trop tard.
– Je m’en sors très bien toute seule, merci.
 
J’en étais à me féliciter de ne pas avoir opté pour des chaussures à talon, quand ma sandale a glissé sur l’une des marches. Je ne savais pas dans quel matériau elles étaient faites, mais soit l’agent d’entretien était un peu trop zélé, soit ça avait été conçu par un sadique qui aimait voir les gens dégringoler. Je m’attendais à atterrir sur les fesses d’une seconde à l’autre, ça ne m’aurait même pas étonnée vu ma chance habituelle, mais à la place mon dos a buté contre une surface beaucoup plus agréable au toucher que de la pierre.
 
– Toute seule hein…
 
Ses mains qui venaient de se poser sur mes épaules m’ont permis de retrouver l’équilibre. J’ai eu le temps d’apercevoir les bagues qu’elle portait sur trois doigts différents, avant qu’elle ne descende d’une marche. Se faisant ses bras se sont glissés autour de mon cou, ce qui n’a pas manqué de faire battre mon cœur encore plus rapidement. L’adrénaline causée par ma presque chute ne faisait qu’amplifier les sensations, et même si j’avais plus ou moins conscience que ce n’était pas un comportement dit banal, je n’arrivais pas à me résoudre à la repousser.
 
– Peut-être que tu n’as pas été totalement inutile, lui concédais-je en resserrant ma prise sur mon sac.
– Drôle de façon de remercier quelqu’un qui t’a sauvé la vie, me taquina-t-elle.
– Je crois que tu en rajoutes. Au pire je me serais cassée une jambe, ou un bras, rien de trop grave.
– Si c’est miss catastrophe qui le dit…
 
En l’entendant rire légèrement, j’ai tourné la tête pour m’apercevoir qu’elle était très près, trop près même. Ses yeux marrons clairs se sont posés naturellement dans les miens, elle m’a souri avant de me déposer un petit bisou sur le front.
 
– T’es trop mignonne.
 
J’ignorais totalement quelle partie de moi était censée l’être, mais je n’ai pas cherché à la contredire. Je me suis contentée de la laisser se saisir de mon sac, puis de ma main quand elle est passée à côté de moi.
 
– C’est plus prudent que je te tienne. J’habite au troisième sans ascenseur, avec un plâtre ça te semblerait être la montée de l’Everest, plaisanta-t-elle.
– Je suis capable de descendre des escaliers sans tomber. Je le fais même tous les jours figure toi.
– On est jamais trop prudent, et puis… C’est une excuse comme une autre…
 
Je n’étais pas sûre d’avoir bien entendu, principalement parce qu’elle avait tourné la tête de l’autre côté en finissant sa phrase mais dans la mesure où elle a enchaîné directement sur un autre sujet, je n’ai pas cherché à la faire répéter. Notre rencontre n’avait rien à voir avec ce que j’avais prévu mais j’étais loin de m’en plaindre. J’étais contente d’être là, avec elle, et je comptais bien profiter au maximum de cette semaine en sa compagnie.
 
 
Curieuse, j’ai fait rapidement le tour de la pièce des yeux avant de me diriger vers les photos exposées sur l’un des murs. Olivia avait foncé vers la salle de bain à peine arrivée en me disant de faire comme chez moi, sauf que c’était plutôt difficile quand on ne connaissait pas l’endroit. En plus des paysages que j’avais déjà eu l’occasion de voir sur internet, elle avait affiché des portraits de filles tatouées, dont l’une de dos qui revenait à plusieurs reprises. Je me suis demandée si elle les avait prise elle-même, ou s’il s’agissait de l’œuvre de quelqu’un d’autre, et surtout si c’était censé être une fille connue ou simplement l’une de ses amies.
 
Je savais qu’il lui arrivait de réaliser des shootings photos pour des magazines, ou même pour des marques plus ou moins connues, mais dans la mesure où le modèle en question était nue d’après ce que j’en apercevais, je voyais difficilement qui aurait pu être le commanditaire. Ce qui était sûr c’est que c’était un choix intéressant de décoration, bien plus mâture et graphique que le pauvre papier peint bleu ciel qui trônait dans ma chambre. L’appartement entier était d’ailleurs aménagé dans ce style.
 
Contre le mur d’en face siégeait un magnifique canapé en cuir noir, assorti au meuble télé et à une autre armoire dont le contenu m’était inconnu. La table basse marron foncé était recouverte par quelques magazines ainsi que par son ordinateur portable, alors que la cuisine ouverte donnait l’impression d’être quasiment neuve. L’ensemble n’était pas très grand mais si on y ajoutait la chambre et la salle de bain, c’était déjà pas mal pour un appartement en plein Paris. Je me suis dirigée vers la fenêtre qui donnait vue sur la rue passante, en face il y avait un café, plus à droite des boutiques mais malgré ça on entendait absolument rien.
 
– La porte n’est pas fermée à clé. Si tu veux te sauver, pas la peine de sauter.
 
En entendant la voix d’Olivia juste derrière moi, j’ai sursauté. Puis, en me rendant compte que la notion de distance minimum entre deux amies lui passait totalement au dessus, mon cœur a fait un deuxième looping dans ma poitrine. Comment est ce qu’elle avait fait pour se déplacer aussi silencieusement alors que le sol était recouvert de parquet ? Je voulais bien qu’elle soit en chaussettes, mais normalement j’aurais du l’entendre non ?
 
– Sauf que tu aurais vite fait de me rattraper vu le nombre de marches hallucinant à redescendre.
– Je vois, donc tu préfères faire un vol plané de plusieurs mètres plutôt que de risquer de passer une seule seconde supplémentaire avec moi ?
 
Rester de dos n’était pas très polie, je le savais mais je savais aussi que si je me retournais, je ne serais plus capable de sortir le moindre mot. Elle était trop près, beaucoup trop près, et sentir sa main dans mes cheveux ne m’aidait pas vraiment à rester calme. Je les avais détaché après notre ballade au jardin des Tuileries, laquelle s’était poursuivie par une ascension de l’avenue des Champs Élysées. Je ne savais pas ce qu’elle avait prévu pour les jours prochains mais rien que là, j’avais déjà l’impression d’avoir fait assez de sport pour le mois entier.
 
– Je n’osais pas te le dire mais en effet, ta compagnie m’est vraiment insupportable.
– Tu ne crois pas que c’est une chose étrange à dire pour quelqu’un qui a passé toute l’après midi à me coller ?
– Quoi ? Je te signale que c’est toi qui n’arrête pas de te rapprocher. La preuve en ce moment même !
 
Interloquée, je me suis retournée sans me méfier et en voyant son sourire ravi, j’ai compris que je venais de me faire avoir en beauté. Elle était à peine à cinq centimètres, et forcément ça n’a pas manqué de me faire rougir. Je me fatiguais moi-même parfois d’être aussi prévisible, encore plus parce qu’elle semblait m’avoir cerné en moins d’une journée.
 
– Et qu’en penses-tu, ça te dérange que je sois si près ?
– Je ne dirais pas ça…
– Ah non ? Alors tu apprécies ?
– D’accord, tu as gagné. Ta répartie est la meilleure, félicitations je suis totalement vaincue.
 
J’ai fait mine d’applaudir dans le mince espace de disponible qu’il me restait encore, tout en espérant que ça suffirait à lui faire changer de sujet. M’embêter semblait être devenue son activité favorite, et je ne mesurais pas encore à quel point jusqu’à ce qu’elle tende le bras pour le poser sur le mur situé à côté de moi. Mon regard a fait un allé retour de sa main à son visage, avant que par réflexe je ne recule en la sentant se rapprocher légèrement.
 
S’il y avait eu un espace derrière moi tout ce serait passé pour le mieux, j’aurais même pu me défiler sans le moindre problème sauf que le fait est que j’étais coincée contre la fenêtre. Ou plutôt, contre le bord de celle-ci. Il était juste assez large pour pouvoir s’y asseoir, et si je le savais c’est parce que je venais justement de tomber droit dessus. Mes mains s’étaient posées de chaque côté de mes cuisses pour me retenir alors qu’en face Olivia avait arrêté de sourire. J’étais certaine qu’elle l’avait fait exprès pour me faire rougir deux fois plus sauf que je ne comptais pas lui faire ce plaisir. D’accord, elle était juste en face, et oui le charisme qui se dégageait d’elle était indéniable, mais j’étais plus forte que ça.
 
– Tu sais que ce coin est très confortable ? Parfait pour se reposer un peu, me risquais-je pour rompre le silence.
– Vraiment ? Tu n’as pas l’air très à ton aise pourtant.
 
Je me suis retenue de lui dire que c’était entièrement de sa faute, et que je risquais bien l’infarctus si elle continuait son petit manège, pour à la place me contenter de sourire innocemment.
 
– Pourquoi je ne le serais pas ? Ton appartement est très beau, et d’ici j’ai une vue dégagée sur ton magnifique salon. Enfin j’en aurais une, si tu te décalais juste un peu.
– Si je comprends bien, mon mobilier est plus intéressant à regarder que moi ?
– Désolée pour tes chevilles mais oui, donc si tu pouvais juste te pousser…
 
Évidemment, j’étais en train de mentir effrontément mais ça elle n’avait pas besoin de le savoir. Naïvement j’ai cru qu’elle allait s’exécuter en voyant son bras retourner le long de son corps, j’avais même commencé à retrouver une respiration normale, sauf que ça n’a pas duré longtemps. À peine deux secondes avant qu’elle n’attrape ses lunettes pour les passer sur sa tête et retenir ses cheveux en arrière.
 
– Non.
– Non ? Répétais-je bêtement.
– Moi aussi je suis très bien où je suis, sans compter que je n’ai pas encore eu ma récompense.
– Ta récompense pour…
 
J’avais l’impression d’être une parfaite débile à faire le perroquet sauf que mon instinct m’indiquait que j’avais des raisons de me méfier. Mon cœur s’est emballé à nouveau, et cette fois c’était loin d’être pour rien. Elle venait de se pencher, ses mains avaient atterri sur les miennes et à cette distance j’avais tout le loisir d’apercevoir les quelques éclats verts qui sévissaient dans ses yeux non pas marrons comme je l’avais cru mais noisettes.
 
– J’ai gagné non ? C’est ce que tu as dis plus tôt, alors j’attends.
 
Il était clair que je n’avais aucune chance face à elle. Peu importe ce que je pouvais dire, elle trouvait toujours un moyen de le retourner contre moi, et jamais l’expression faite comme un rat ne m’avait paru trouver autant de sens.
 
– Qu’est ce que tu voudrais ?
 
Incapable de soutenir son regard, j’avais baissé les yeux tout en me rendant compte que finalement le câlin à la gare ce n’était rien du tout. En tout cas là c’était clair quelque chose clochait chez moi. Normalement j’aurais dû détester ce qui était en train de se passer, à chaque fois que quelqu’un avait tenté de faire la même chose, je n’avais pas manqué de le repousser et pas vraiment de la façon la plus douce qui soit, sauf que là je n’arrivais pas à m’y résoudre.
 
– Tu n’as pas une petite idée ?
– Non… Comment est ce que je pourrais le savoir ? Je ne suis pas dans ta tête.
– Si je t’avoue quelque chose, tu promets de ne pas t’enfuir en courant ?
– Tant que ce quelque chose n’a pas à voir avec la présence de cadavres dans ta chambre…
– Bien sûr que non, tu me prends pour qui ? Je les conserve à la cave, pas ici.
 
Si je n’avais pas été aussi tendue, j’aurais sûrement pu sourire mais là avec l’odeur de son parfum qui emplissait toute l’atmosphère alentour c’était mission impossible. J’avais l’impression que si je me mettais à respirer trop fort, nos corps allaient définitivement entrer en contact, et je doutais que la chose qu’elle désire soit un autre câlin. En faite, depuis que j’étais arrivée, j’ignorais totalement ce qui pouvait lui passer par la tête. Ce n’était pas qu’elle soit différente de la personne à qui je parlais tous les jours, elle était même très fidèle à elle même dans sa façon de me répondre, sauf que par moment l’atmosphère avait tendance à être particulière. Je me demandais si elle agissait comme ça avec toutes ses amies. En soit ce n’était pas un problème, mais que je n’arrive pas à rester indifférente en y pensant, ça oui.
 
– Est ce que tu as aimé cette journée ? Reprit-elle plus doucement.
– Oui, c’était bien.
 
Encore une fois, il ne fallait pas compter sur moi pour le côté expansif. J’essayais de faire des efforts, mais on ne pouvait pas dire que mettre des mots précis sur ce que je ressentais soit mon point fort.
 
– Et passer du temps avec moi, ça t’a plu ?
 
Dans sa façon hésitante de me le demander, je sentais que cette question n’était pas totalement innocente. À court de mots, je me suis contentée d’acquiescer, alors que rappelons le notre position ne me permettait pas de réfléchir clairement à ce qui était en train de se passer. J’enregistrais ce qu’elle me disait mais mon cerveau avait décidé de faire grève, et ça sans déposer de préavis au préalable.
 
– Même quand j’agis comme ça ?
 
Son pouce était en train de me caresser gentiment le dos de la main, et je ne sais pas, peut-être qu’en d’autres circonstances ça aurait pu s’apparenter à un mouvement rassurant, sauf que là ça ne faisait que me troubler davantage. Je n’étais pas quelqu’un de tactile, je détestais plus que tout qu’on s’impose dans mon espace vitale, mais honnêtement avec elle je ne demandais pas mieux. Évidemment ça m’embarrassait un peu, voir beaucoup dans cette situation précise, cependant j’étais certaine que j’aurais facilement pu m’y habituer.
 
– Je n’ai pas de problème avec ta façon d’être.
– Alors pourquoi tu ne me regardes pas ? Je te fais peur ?
– Désolée, c’est juste que j’ai du mal. Tu es un peu impressionnante tu sais.
 
J’ai risqué un coup d’œil dans sa direction pour me rendre compte qu’elle avait très légèrement reculé. Au maximum j’essayais de ne pas bégayer, ou de prononcer quelque chose qui me couvrirait de ridicule, mais je n’avais pas l’impression que ce soit une grande réussite.
 
– Moi ? Mais pourquoi ? Me demanda-t-elle surprise.
– Tu as toujours l’air si sûre de toi…
– Je ne le suis pas. Encore moins en ce moment.
– Excuse moi mais je trouve quand même qu’il faut un certain aplomb pour plaquer quelqu’un contre une fenêtre.
 
Je n’arrivais même pas à m’imaginer le faire, dans ma tête ça sonnait faux et totalement ridicule. J’ai secoué la tête pour chasser cette idée, et quand je l’ai relevé, j’ai surpris Olivia à sourire légèrement. Ses mains s’étaient décollées des miennes, elle avait un peu reculé, et je n’arrivais pas à déterminer si j’en étais heureuse, ou si c’était tout le contraire.
 
– Je ne t’ai pas plaqué contre la fenêtre, répondit-elle calmement.
– Ah non ? Alors tu définirais ce qui s’est passé comment ?
– Un rapprochement mesuré qui t’a conduite à reculer en direction du mur.
– À partir du moment où mon dos rencontre un obstacle, et que je me retrouve coincée entre ton corps et le dit obstacle, c’est un plaquage.
– Jolie définition, tu souhaites que je te donne la mienne ?
 
La conversation en elle-même était surréaliste mais à en juger par le regard qu’elle me portait, ce n’était pas d’une réponse orale que j’allais hériter. Pour couper court, je me suis décalée de l’endroit où je me trouvais, et c’est de manière très naturelle, à savoir tel un robot à qui on aurait oublié de graisser les pieds, que je me suis dirigée vers la cuisine.
 
– Et si on parlait plutôt de ce qu’on va manger ce soir ? Je meurs de faim, pas toi ?
 
C’était ce qui s’appelait se défiler en beauté mais je n’avais jamais été très aventurière. J’avais besoin de réfléchir calmement à tout ce qui était en train de se passer, et coincée contre un mur j’aurais difficilement pu y parvenir.
 
– Je suis littéralement affamée oui.
– Alors peut-être qu’au lieu de me regarder moi, tu pourrais t’intéresser un peu plus au contenu du frigo ? Lui proposais-je en lui jetant un coup d’œil.
 
Même quand j’étais de dos, je n’avais aucun mal à sentir ses yeux sur moi. Par moment c’était gênant, surtout que j’étais en short et qu’il me semblait fort qu’elle m’examinait à la loupe, mais si elle restait fixée sur moi, c’était bien que je n’étais pas si moche. Donc d’un côté, c’était plutôt flatteur non ?
 
– Je n’ai jamais dit que c’était de nourriture dont j’avais envie.
 
Heureusement pour moi, et pour ma dignité, je n’étais pas en train de boire ou de tenir le moindre objet sinon j’étais certaine qu’une catastrophe aurait eu lieu. J’avais toujours eu beaucoup d’imagination, et une forte propension à me faire des scénarios tordus, sauf que là j’avais beau retourner sa phrase dans tous les sens, il n’y avait pas trente six façons de le comprendre.
 
– De quoi alors ?
– À ton avis ?
 
J’ai posé ma main sur le bar qui délimitait la cuisine et le reste de la pièce, tout en la regardant approcher. J’ai cru que comme tout à l’heure elle allait chercher à réduire la distance entre nous mais à la place elle s’est contentée de passer à côté de moi pour aller chercher les prospectus qui étaient placardés sur le réfrigérateur.
 
– Tiens, je te laisse choisir.
 
Quand elle me les a tendu, je les ai attrapé par réflexe. J’étais toujours perturbée par sa réplique précédente alors que de son côté elle agissait comme si de rien n’était. Elle est allée s’asseoir sur son canapé, tout en consultant son téléphone, et à ce stade j’avais presque l’impression d’avoir rêvé tout ce qui s’était passé. Sûrement que je me faisais des films, après tout elle aimait les hommes, tout ça ce devait juste être pour me taquiner, une sorte d’humour auquel je n’étais pas habituée.
 
– Plutôt que de commander, je peux faire le repas si tu veux. Comme ça, ta cuisine aura servi au moins une fois dans sa vie.
– Alors là détrompe toi, j’y mets très souvent les pieds.
 
Son portable a fini sur la table basse, elle a posé son coude sur le dossier du canapé pour soutenir sa tête avec sa main, tout en reportant son attention sur moi. À nouveau, elle s’est mise à me détailler et si je le savais, c’est parce que moi même je passais tout mon temps à me soucier de ses moindres faits et gestes. J’avais conscience qu’il fallait que j’arrête, que ce n’était pas une attitude normale, mais j’avais vraiment du mal à m’en empêcher.
 
– Si c’est pour utiliser le micro-onde, ça ne compte pas, répondis-je en me retournant pour ouvrir moi-même le frigo.
 
Même si elle m’avait dit de faire comme chez moi, je n’étais quand même pas tout à fait à mon aise de fouiller ainsi dans ses provisions. Lesquelles se constituaient principalement de salades, de plats préparés, sans oublier les sodas et les bières qui occupaient à eux seuls toute une étagère.
 
– Je pense que je peux faire un soufflé au fromage. Ça te va ?
– Tu n’es pas obligée de cuisiner tu sais. C’est censé être des vacances pour toi.
– Ça ne me dérange pas et puis tu n’avais pas du travail en retard ?
 
Tout en sortant les ingrédients qui étaient miraculeusement tous présent, j’en ai profité pour rattacher mes cheveux. Sa cuisine était un peu près de la même taille que celle que je partageais avec ma cousine, et en fouillant un peu dans les placards je n’ai pas tardé à dénicher tous les ustensiles dont j’avais besoin. Olivia qui avait abandonné le combat avait lancé une de ses playlist, elle était en train de retoucher des photos sur son ordinateur, et bien sûr encore une fois il a fallu que je l’observe.
 
C’était quand même fou que je n’arrive pas à détacher mon regard alors que pourtant on avait passé la journée ensemble. On aurait pu penser que j’aurais fini par me lasser mais au contraire, plus je l’avais sous les yeux, moins j’avais envie de les détourner. Elle venait de mettre ses lunettes de vue, et son air concentré était juste encore plus craquant. Non mais qu’est ce que je racontais ? Elle n’était pas craquante, ni à croquer, ni rien du tout. C’était une fille, j’étais une fille, et ça s’arrêtait là.
 
Forte de ce constat, et après avoir reporté mon attention sur ce que j’étais en train de faire, j’ai entrepris de préparer de la salade césar pour compléter le soufflé. Tant que j’étais occupée, je n’avais aucun risque de déraper à nouveau. On allait manger, peut-être regarder un film, et d’ici à ce qu’on s’endorme il ne resterait plus si longtemps. Demain était un autre jour, et j’allais faire mon possible pour que cette nouvelle lubie me passe rapidement.
 
– C’est ça que tu appelles te détendre ?
 
Comme la dernière fois, et encore celle d’avant, je n’avais absolument pas entendu Olivia s’approcher. Cette fois-ci ça pouvait s’expliquer par la musique qui s’échappait de la chaîne hifi, mais ça n’en rendait pas ma surprise moins forte. L’assiette que j’étais en train d’essuyer a failli se transformer en un tas de petits morceaux de faïence, et ce n’était absolument pas à moi qu’elle devait son salut.
 
Comme si elle l’avait prévu, mon amie avait tendu le bras pour la rattraper, alors que dans le même temps, son autre main s’était posée sur ma hanche. Il fallait que je garde à l’esprit que ce n’était rien du tout. Olivia était quelqu’un de très tactile, notre proximité actuelle n’avait donc rien d’étrange, tout comme il était parfaitement naturel d’avoir frémi à son contact. Ça ne voulait rien dire, c’était juste le manque d’habitude.
 
– On ne peut pas dire que faire la vaisselle soit très physique, alors je pencherais plus pour un oui.
 
Innocemment, j’ai tourné la tête vers elle avec un petit sourire, pour me rendre compte que même démaquillée, et avec les cheveux mouillés, elle ne perdait rien de son charme. C’était même tout le contraire.
 
– Et depuis quand les tâches ménagères sont une de tes grandes passions ?
– Depuis toujours. Je ne te l’avais jamais dit ?
– Repose moi ce torchon et va prendre un bain. La prochaine fois tu iras à la salle de bain la première, et ce sera non négociable.
 
Sans me laisser le choix, elle s’est chargée elle-même de me faire lâcher ce que j’avais en main et cette fois c’est sans me faire prier que je me suis tournée vers elle. En guise de pyjama, elle avait opté pour un débardeur noir et un bas de jogging gris, le tout surmonté d’une magnifique serviette blanche qu’elle avait posée sur ses épaules. L’observer faisait battre mon cœur plus rapidement, cependant j’ai essayé d’en faire abstraction au moment où je me suis saisie du tissu éponge pour le passer dans ses cheveux.
 
– Avant de me dire quoi faire, apprends à prendre soin de toi-même. Tu vas tomber malade comme ça.
 
À cause des températures estivales, on avait ouvert la fenêtre du salon. Un petit courant d’air très agréable se propageait dans la pièce, sauf que la combinaison formée par celui-ci et des cheveux mouillés ne donnait jamais rien de bon. Sans réfléchir, j’ai commencé à les frotter doucement, ce qui a valu à quelques mèches de lui retomber dans les yeux. Comme par réflexe, elle les avait fermé, ses bras étaient retournés sagement le long de son corps, et même si je n’aurais pas dû, j’ai recommencé à pratiquer mon activité favorite de ces douze dernières heures, à savoir la détailler.
 
Quand elle ne me regardait pas en retour c’était tout de suite plus facile. Par exemple, c’est seulement maintenant que je remarquais la légère cicatrice qu’elle avait au niveau de l’arcade sourcilière droite. Un ancien piercing qui s’était infecté je crois. Elle en avait un autre sur le coin des lèvres, mais rien que de penser à l’aiguille qui avait dû lui faire, je me suis sentie mal. Les tatouages et tous ces trucs, ce n’était définitivement pas pour moi. J’étais certaine que j’aurais pu tourner de l’œil avant même que ça ne commence.
 
– Tu sais que tu n’es pas discrète.
 
Au moment où elle a rouvert les yeux, et en preuve de culpabilité ultime, j’ai détourné le regard immédiatement. Prise la main dans le sac, j’aurais mieux fait de m’excuser mais il fallait croire que j’aimais m’enfoncer car ma première réaction a été de nier.
 
– Je ne vois pas de quoi tu parles.
 
Après tout comment elle aurait pu savoir que j’étais en train de l’observer ? Aux dernières nouvelles, elle n’était pas croisée avec un cyclope, elle n’avait pas d’œil en plus au niveau du front. Pour couper court à cette discussion, je me suis mise à la frictionner plus fortement ce qui a valu à ses cheveux de rebiquer dans tous les sens. À peu de chose près, ça ressemblait en tout point à la coupe dont elle aurait hérité en passant ses doigts dans une prise électrique, et malgré tous mes efforts pour conserver mon sérieux, je n’ai pas pu m’empêcher de pouffer de rire. En un instant, elle venait de perdre absolument tout son côté classe et intimidant, encore plus quand elle s’est mise à faire une grimace et qu’elle a commencé à replaquer ses cheveux sur sa tête à toute vitesse.
 
– Oh mais pourquoi tu ne gardes pas cette coupe ? C’est trop dommage, ça t’allait si bien, plaisantais-je.
 
La serviette m’a échappée quand elle s’en est saisie pour la balancer sur le bar. J’ai jeté un coup d’œil à l’ouverture qui donnait sur le salon, puis à Olivia, avant de m’élancer pour tenter de fuir cette cuisine. Si l’expérience de la fenêtre m’avait appris quelque chose, c’est que dans mon intérêt il valait mieux ne pas végéter dans un endroit trop exiguë. Encore plus si je venais de me moquer d’elle juste avant.
 
– Où est ce que tu crois aller comme ça ?
 
Avant même d’avoir pu atteindre l’autre pièce, j’ai senti ses bras m’entourer et me faire reculer jusqu’à elle. Mes pieds ont glissé sur le parquet sans aucun contrôle de ma part, elle me tenait fermement par la taille mais loin d’avoir peur, ça m’a encore plus amusé.
 
– À la salle de bain. C’est bien toi qui m’a dit de m’y rendre non ?
 
Innocemment, j’ai tourné la tête vers elle mais c’était clair que je ne la trompais pas le moins du monde.
 
– Tu n’es qu’un petit démon. Tu le sais ça ?
– Vraiment ? Pourtant ce n’est pas moi qui avait deux petites cornes à l’instant. Tu sais, là et là.
 
Joignant le geste à la parole, et profitant du fait qu’elle avait desserré son emprise, je me suis retournée pour passer mes mains dans ses cheveux et les faire rebiquer. Puis de manière très mâture, je lui ai tiré la langue avant de m’échapper à toute vitesse. La porte qui donnait accès à la salle de bain n’était pas très loin, à peine quelques mètres, pendant un instant j’ai même eu l’illusion de pouvoir réussir à la rejoindre avant qu’elle ne me rattrape mais bien sûr rien ne s’est passé comme prévu. Au lieu de réussir à me mettre en sécurité, je l’ai vu glisser juste devant moi et me barrer le chemin, de quoi me faire regretter de ne pas porter de chaussettes moi aussi.
 
– Tu as conscience que tu vas payer cher ta petite effronterie ? Me menaça-t-elle.
– Pour ça, il faudrait déjà que tu puisses me rattraper. À ton âge, ça risque de ne pas être facile.
 
Même si c’était très risqué, je n’avais pas pu m’empêcher d’en rajouter une couche et plus que jamais j’avais intérêt à courir et vite. La salle de bain étant bloquée, il me restait que deux options. La chambre, ou le couloir. J’imaginais bien la tête des voisins s’il me surprenait à détaler comme une folle de l’appartement, de quoi faire une excellente réputation à Olivia.
 
J’ai fait mine de partir à droite puis à gauche, elle a suivi le mouvement, alors que j’étais déjà en train de réfléchir à la meilleure stratégie. Peut-être que contourner le canapé pour ensuite revenir sur mes pas fonctionnerait. Ça supposait d’entreprendre un sprint du tonnerre mais il fallait rester optimiste, après tout tout était possible.
 
– Tu ferais mieux de te rendre. C’est promis, je serais clémente.
– Parce que tu connais ce mot toi ?
– Bien sûr. Au lieu d’utiliser l’eau froide, je me servirais de la chaude pour t’asperger une fois que je t’aurais balancé dans la baignoire.
– Tu n’oserais pas…
 
Cachée derrière le canapé, j’ai senti que mon plan géniallissime commençait à battre de l’aile quand je l’ai vu escalader la banquette pour passer par dessus cet élément de la pièce. Je n’ai même pas eu le temps de me retourner, juste de faire quelques pas en arrière, avant qu’elle ne bondisse pour combler la distance entre nous. Puis, et malgré mes protestations plus que sonores, c’est sans le moindre remord qu’elle m’a soulevé pour me faire atterrir sur son épaule. De façon aussi élégante qu’un sac à patate.
 
– C’est de la triche ! Lâche moi tout de suite !
– Il y avait des règles et je n’ai pas été mise au courant ?
 
Amusée, elle a commencé à avancer vers la salle de bain alors que j’en étais à essayer de me débattre comme je pouvais. Ce n’était pas facile, surtout que je voyais déjà le moment où j’allais basculer en avant et me retrouver les quatre fers en l’air au sol.
 
– Pourquoi tu protestes autant ? Tu comptais bien prendre ta douche non ? Je ne fais que t’avancer.
– Je ne comptais certainement pas la prendre tout habillée !
– Si ce n’est que ça, compte sur moi pour t’aider à te débarrasser des vêtements.
– Quoi ? Certainement pas !
 
Horrifiée par cette idée, j’ai vivement regretté de ne pas peser cinquante kilos de plus. Elle aurait fait la moins maligne si tenter de me soulever rimait avec se faire écraser.
 
– Je me vengerais tu sais. Je vais attendre que tu dormes et t’étouffer avec un oreiller !
– Tu m’avais caché ce petit côté serial killeuse. Je t’avoue que ce n’est pas pour me déplaire, j’aime vivre dangereusement.
 
à suivre ..