Je n’ai jamais eu de grandes ambitions.
Pour moi avoir le bac et trouver un petit boulot sympa et correctement payé était déjà suffisant. J’ai toujours essayé de me contenter de peu, cela me vient surement de l’éducation calme et légèrement hippie de mes parents.

Cela fait quelques mois que je travaille donc dans ce café, au début je ne m’occupais que du ménage et de remplir les petits pots de sucres trônant sur chaque table. C’est un petit café moderne et calme, avec de grosses banquettes rouges comme on en voit parfois dans les films américains, de la musique en fond sonore, très bas, très calme. Jamais vide mais jamais bondé, j’aime vraiment travailler ici. C’est une sorte de salon de thé spécialisé dans tous types de cafés ouvert de 8h à 20h. On ne sert aucun alcool, alors ce n’est jamais vraiment très bruyant, et en général nous sommes assez de deux même si je suis souvent seule depuis quelques semaines.

Après avoir fait mes preuves mon patron m’a autorisé à m’occuper des commandes, à faire les cafés et servir les pâtisseries. J’aime vraiment ce boulot. J’aime vraiment ce café.

Un jour, il me semble que c’était un lundi, j’ai vu une jeune fille entrer et se diriger directement vers les banquettes du fond, comme si elle connaissait déjà l’endroit et savait exactement où elle voulait s’installer. Un peu en retrait du reste de la salle, je ne voyais jamais personne s’installer là-bas, pourtant la vue y était magnifique. De la table qui était collée à la fenêtre on pouvait en effet voir tout le parc floral, ainsi qu’une partie du lac.

Plusieurs semaines plus tard elle était devenue une habituée, toujours assise à la même place, du matin jusqu’à la fermeture, plongée dans différents livres. Ou plutôt pavés à en juger par la taille. Les écouteurs de son baladeur vissés aux oreilles, volume tellement fort qu’on pouvait entendre parfaitement toutes les paroles de chaque chanson.

Tous les matins à son arrivée elle s’installait confortablement, commandait un double expresso bien corsé et on ne l’entendait plus jusqu’aux commandes suivantes, toujours les mêmes.

Elle s’adressait toujours à moi, même si j’étais occupée à une autre commande, elle attendait que je finisse.

Un jour, ma curiosité me poussa à lui demander comment elle faisait lorsque j’étais en congé le week-end, non sans une légère pointe d’ironie malicieuse.

« Je ne viens jamais le week-end », m’avait-elle alors répondu en souriant timidement.

Je me souviens toujours de ce moment comme du tout premier, malgré que nous ayons eu quelques échanges avant car ce sourire, ce regard signifiait énormément à mes yeux. Enfin elle s’ouvrait, enfin elle acceptait de se montrer telle qu’elle était.

Et j’ai senti sa souffrance comme si elle émanait d’elle d’une puissance inouïe.
Je ne saurais jamais expliquer pourquoi ni comment j’ai pu ressentir cela rien qu’en un regard mais malgré son sourire je sentais que son âme déversait des litres et des litres de larmes…

Ce n’est que bien des mois après, que nous avons pu avoir notre première conversation. Elle avait fait tomber un de ses énormes livres en venant me régler son addition du jour et je n’avais pu m’empêcher de regarder ce que c’était.
« L’empire des anges. » de B. Werber.

« On me l’as souvent conseillé mais j’ai jamais pris le temps de le lire, il est bien? »
« L’auteur a un univers particulier, je pense que soit on adore soit on déteste, mais moi j’aime me dire que sa vision du paradis est réelle… »

Elle avait baissé les yeux en prononçant ces derniers mots et je compris qu’en effet cette vision du paradis qu’avait cet auteur lui tenait à cœur.
Je commandais le livre en question le soir même…

Je mis plusieurs semaines à lire ce roman, je n’ai jamais été très lecture et encore moins accro à la science-fiction, mais je voulais percer une infime brèche dans la carapace de cette fille et c’était le seul moyen d’espérer y arriver. Je suis encore aujourd’hui incapable d’expliquer pourquoi, pourquoi je voulais si ardemment la connaître mais je ne pensais plus qu’à ça.

Le roman parlait effectivement du paradis et du travail de ses anges, et je me rappelle que je me suis alors demandé si elle était croyante, bien que la religion ne fasse pas partie intégrante du texte.

Lorsque je l’eus enfin fini je décidais de prendre mon courage à deux mains et de lui en parler dès le lendemain en lui servant son habituel double expresso.

Seulement elle ne vint pas ce jour-là. Ni les jours suivants.

J’avais fini par me dire qu’elle avait peut-être trouvé du travail, une activité plus intéressante ou même un café plus accueillant.

Il m’était même arrivé de m’inquiéter pour cette inconnue et je me surpris à ressentir une sorte de manque de ne plus la voir sur ce canapé moelleux à siroter confortablement son café. Il n’était pas rare que je me surprenne à rêvasser les yeux rivés sur cette banquette vide ou à l’imaginer revenir comme si de rien était.

Et comme si les lieux étaient encore tous imprégnés de sa présence, de son aura, plus personne ne s’installait à cette même place.

J’avais fini par ne plus y penser, reprenant mon petit train-train morne et paisible, lorsque des mois plus tard elle réapparut.

« Bonjour. Je pourrais avoir … »
« Un double expresso bien corsé ? »
« Oui, s’il-vous-plait, me répondit-elle en souriant. »
« J’ai bien cru ne jamais vous revoir … »

Elle plongea alors son regard dans le mien l’espace de quelques secondes qui me parurent des minutes, agréablement. J’avais même cru déceler un peu de rouge sur ses joues. Puis elle partit s’installer sans mot dire. Elle passa donc à nouveau sa journée là, musique à fond de trombe mais il y avait un léger changement toutefois.

Elle ne lisait plus, elle écrivait…

Et je passais ma journée moi à mourir d’envie de discuter avec elle, lui dire que j’avais lu ce livre grâce ou à cause d’elle. Je me doutais qu’elle ne saisirait pas l’importance de cette révélation, que je ne lis jamais mais que là je ne m’étais pas forcée. J’avais quand même envie de lui en parler, de lui dire ce que j’avais ressenti. Et par curiosité j’avais terriblement envie de savoir ce qu’elle écrivait…

La journée finie je rangeais mes affaires après avoir nettoyé le comptoir et rangé les chaises. D’habitude elle partait bien plus tôt mais elle était encore là il ne restait plus que nous deux et je me pris à croire que peut-être m’attendait-elle…

Je souriais en pensant à cette stupide idée en l’entendant se lever et lorsqu’elle passa derrière moi je sentis soudain une légère brise faire frissonner mon échine.

« Sourire vous va bien mieux que d’avoir peur, mademoiselle… Bonsoir. »

Je la regardais partir lentement comme au ralenti et je ne pouvais que me demander si elle reviendrait le lendemain ou si encore une fois elle s’envolerait pour plusieurs mois…

J’étais toute à mes pensées lorsque j’aperçus que le cahier sur lequel elle avait griffonné toute la journée était resté sur sa table.

« Mademoiselle ! Attendez, vous oubliez quelque chose ! »

Elle se retourna, sourit, et s’éclipsa pour de bon… Me laissant plantée là comme une conne avec un sourire niais mais non moins perplexe au coin des lèvres.

A peine rentrée je m’affalais sur mon lit et allumais la télé. J’avais beau zapper il n’y avait rien de très intéressant. Je finis par m’assoupir et rêvasser de toutes sortes de choses plus bizarres les unes que les autres, comme par exemple ce chien qui ne faisait qu’aboyer et lorsque je m’en approchais se transformait en bulle de savon bleue énorme qui finissait par s’envoler et éclater dans un grand PLOC !

Ce bruit me fit d’ailleurs sursauter et je me redressais en nage. En réalité pas de chien pas de bulle ce n’était ni plus ni moins que le voisin qui avait semble-t-il encore une fois décidé de s’escrimer à essayer de jouer de la batterie. Je ne m’y connaissais pas mais à mon humble avis ce n’était pas bon du tout.

Il était quelque chose comme trois heures du matin j’aurais pu m’énerver mais je n’en avais même pas envie. Je décidais plutôt de me faire à manger. J’attendais à moitié amorphe devant la gazinière que l’eau bout quand mes yeux se posèrent sur le cahier de la fille que j’avais posé sur la table en rentrant. Mais oui quelle conne ! J’avais complètement oublié…

J’abandonnais mes pâtes à leur triste et bouillant sort et m’assis à même le sol cahier en main. Je ne l’ouvris pas tout de suite. Non. Je voulais que ce moment soit parfait. Je m’installais dos contre le mur frais de la cuisine je caressais doucement la couverture à la fois rugueuse et douce. Je souriais, impatiente comme une enfant le jour de Noël ou comme lorsque l’on trouve un trésor. Oui un trésor c’en était un pour moi. Une partie d’elle se tenait là entre mes mains et je ne pouvais qu’en être toute excitée de savoir que j’allais enfin en apprendre un petit peu. J’espérais. C’était intrusif. Très. Trop. J’aurais dû le ranger et le lui rendre mais ma curiosité avait pris le dessus. Pas cette curiosité malsaine non, j’étais juste intriguée par cette fille et par tout ce qu’elle pouvait dégager et je tenais là entre mes mains une partie de son monde, peut-être son journal ?

J’hésitais encore de longues minutes. Et si elle m’en voulait ? Et si ce que j’allais apprendre me décevrait ? Et si elle ne revenait jamais…

Et si et si et si…

Je me lançais et fermais les yeux doucement en ouvrant la première page. Une longue inspiration et j’ouvrais les yeux pour y découvrir…

Rien. Rien ! La page était blanche… Je ne comprenais vraiment pas c’était pourtant bien ce même cahier sur lequel elle avait posé sa plume toute la journée ! Non ? Un doute me saisit… Elle avait peut-être plusieurs cahiers identiques… Mais pourquoi oublier consciemment celui-ci ? Parce que c’était fait exprès non ? Son sourire en partant… Je savais qu’elle m’avait entendu… Ou alors l’avais-je imaginé ? Parce que je le voulais ? Je ne sais même plus tiens… Elle me perturbe. Et ça énerve ! De rage et de colère je lance ce foutu cahier hors de ma vue et me relève. Ce n’est que quelques minutes plus tard que je l’ai vu. Après avoir jeté mes pâtes plus que cuites à la poubelle.

Un simple post-it bleu qui avait dû voleter hors du cahier. Je posais un genou à terre et le prenais entre mes mains de nouveau avec cette impression de détenir un trésor entre les doigts.

Nouvelle inspiration nouveau souffle, et là à genoux sur le sol de cette glaciale cuisine en pleine nuit je fus émerveillée d’enfin découvrir les courbes délicates de son écriture posée docilement sur le papier. Trois. Trois mots y étaient apposés. Pour moi ? Oui, je crois, pour moi. Moi…

« Aimes-tu jouer ? ».

Un sourire se dessina lentement sur mes lèvres. J’apprendrais..

J’apprendrais. C’était tout ce que j’avais pu écrire sous ses mots à elle.

Je n’avais pas pu dormir de toute la nuit, ni rien avaler d’ailleurs. Et pourtant j’étais partie travailler le cœur léger, avec tout de même une pointe de doute. Allait-elle me faire faux bond encore une fois ? Et pendant encore plusieurs mois ? Non, je ne pouvais y croire. La peur me saisit. Et si ce n’était pas du tout à moi qu’elle s’adressait ? Je me sentais soudain stupide… Je faillis retirer le post-it et lui rendre son cahier comme ça sans rien à l’intérieur que ces feuilles trop blanches. Mais non… ce n’était pas un énorme risque après tout, juste passer pour une abrutie, au pire. Il était je crois environ 7h30 lorsque j’arrivais au café qui n’ouvrait qu’à 8h et en général elle n’arrivait que vers 9h.

Une heure trente à attendre. 90 minutes. 5400 secondes…

La fourbe n’arriva qu’à 10h30 ! Soit plus de 10800 secondes après ma propre arrivée. Et je ne pus m’empêcher de me dire qu’elle avait fait exprès d’être en retard par rapport à ses habitudes comme pour me montrer que c’était elle qui avait le contrôle. Que c’était elle qui fixait les règles. Et je me laissais doucement mais sûrement embarquer dans ce jeu…

Elle n’eut pas même un seul regard pour moi en entrant ce qui me laissa encore plus dans mes propres doutes. J’avais son cahier près de moi derrière le comptoir mais je ne savais pas si j’allais avoir le courage de le lui donner. J’attendis un instant qu’elle s’installe et que mon cœur se désemballe puis je me dirigeais nerveusement vers sa table.

Elle ne leva même pas les yeux vers moi en prenant sa commande toujours la même. Et j’étais là en face d’elle frustrée et … et quoi ? A quoi t’attendais-tu au juste pauvre imbécile?

Je retournais faire son café sans rien dire. Je pris exprès mon temps, vexée qu’elle ne prenne même pas la peine de me regarder. Maigre vengeance. Je retournais vers elle. Aujourd’hui elle n’écrivait pas mais s’était remise à lire.
« La mécanique du cœur » de Mathias Malzieu.

Je me surpris à vouloir lui emprunter pour pouvoir moi aussi poser mes yeux là où elle les aurait posés… Stupide !

Je posais son expresso devant elle et toujours vexée jeta presque son cahier sur la table et parti rapidement me cacher derrière mon comptoir. Lorsque je me retournai vers elle, incapable de me retenir de le faire, je la vis sourire…

La garce !

Elle jouait ! Évidemment qu’elle jouait avec moi. J’étais incapable de savoir si ça m’énervait ou m’intriguait. Les deux semble-t-il. Je passais la journée à éviter le plus possible de la regarder. De l’observer. Mais parfois c’était juste plus fort que moi. Elle souriait en lisant son roman. Parfois elle s’arrêtait, semblant perdue dans ses pensées, le regard fixé sur le lac au loin. Et je me surprenais à moi aussi regarder ce lac. Des années maintenant que je travaillais ici et je n’avais jamais vraiment pris la peine de regarder autour de moi. Mon patron vint me tirer de mes songes pour m’annoncer que c’était l’heure de ma pause. En effet je ne travaillais pas de l’ouverture à la fermeture non-stop, j’avais une coupure de deux heures.

Je pris donc la direction de la sortie sans un regard pour elle. Bien fait… Mais arrivée chez moi, je ne pouvais que penser à elle. Que cherchait-elle à faire au juste ? Et pourquoi passait-elle toutes ses journées dans ce café ? Pourquoi ce café précisément ? Pourquoi ne faisait-elle rien d’autre ? Et où était-elle ces longs mois où je n’avais pas revu son adorable minois ? Trop, bien trop de questions pour mon esprit d’ordinaire si calme.

Je me posais sur mon lit et m’endormit quelques instants épuisée de trop penser.

Et je rêvais d’elle…

Je me levais de mauvaise humeur mécontente qu’elle ait autant le contrôle également sur mes pensées. Il était temps que je me blinde un peu elle n’allait pas jouer comme ça encore et encore ! Ça non !

Je retournais au café avec la ferme intention de ne pas me laisser faire, de ne pas me laisser embarquer une fois plus dans son jeu. Pour qui se prenait-elle au juste ?! J’étais décidée, j’étais déterminée.

Et ma mine déconfite décomposée, lorsque qu’en entrant je vis sa table. Vide. Partie. Envolée. Elle avait encore gagné…

Je la haïssais autant que je l’admirais. Je crois. Ou pas.

Je finissais la journée sans être vraiment à ce que je faisais. Lorsque vers 18h30 mon patron partit en me laissant les clefs.

« J’avais oublié, quelqu’un a laissé ça pour toi en partant. A demain. »

Le cahier… J’attendis avant de l’ouvrir. Peur d’être déçue, peur de… de quoi au juste ? Peur qu’elle joue encore avec moi. Je finissais donc mon travail tranquillement mon regard se posant souvent, trop souvent, sur ce cahier rugueux et sombre. Il était noir avec une reliure rouge. Rouge sang. Rouge passion.

19h30, l’heure de rentrer. Je l’ouvre ? Non. J’attends.

Une fois rentrée je me préparais à manger puis passais à table. Je me posais sur mon canapé devant la télé. Toujours pas ouvert. Non pas que je n’en crevais pas d’envie mais j’avais au moins le contrôle là-dessus. Au moins sur une chose…

Puis n’y tenant plus, je le prenais entre mes mains et le caressais du bout des doigts. Je l’ouvrais délicatement et là… Son écriture. Dansante, tremblante, presque illisible. Sur la première page. Des lignes et des lignes.

Mon cœur commençait une course folle dans ma poitrine alors que mes yeux dégustaient ces courbes imparfaites.

C’est fou, lorsqu’on regarde un paragraphe nos yeux sont souvent attirés par certains mots que nous lisons sans vraiment le vouloir au lieu de prendre tout depuis le début. Ou est-ce juste moi ?

Je me concentrais et retrouvais un post-it cette fois rose sur la page de gauche.

« Tu connais les rp’s ? Joue avec moi… »

« Des années qu’Elle passait tous les jours devant ce café sans jamais y prêter attention et puis vint ce jour où quelque chose d’imperceptible l’y attira. Elle s’installa tout au fond comme si Elle y avait ses habitudes et sortit de son sac un roman qu’Elle venait tout juste d’acquérir. En le volant certes mais dans un an et un jour il serait à Elle, non ?

Elle ne put s’empêcher de remarquer la serveuse. Quelque chose l’attira tout de suite chez elle, un je ne sais quoi d’intriguant, de troublant. Elle attendit qu’elle vienne prendre sa commande un double expresso bien corsé avec un soupçon de sucre.

Et ton sourire, posé là sur un plateau d’argent, rien que pour moi.

Elle passa sa journée à lire ou en tout cas à essayer car elle observait pour le plus clair de son temps cette serveuse. Qui était-elle, quel était son passé son présent son avenir ? Qu’avait-elle au fond, tout au fond de son esprit, de son cœur ?

Son baladeur lui crachait son plus sauvage son aux paroles de souffrance. Des cris, des hurlements, de la haine en plein dans les oreilles. Mais faut dire qu’Elle aimait ça, cette rage, cette colère qu’Elle-même ne pouvait, ne savait exprimer.
Il y avait un homme dans le café avec la serveuse, le patron peut-être, mais Elle ne voulait prendre ses commandes qu’avec elle. Toujours la même chose. Une volonté de toujours rester dans la constance. Dur de changer ses habitudes.

Quoi que j’aimerais bien que tu me changes les miennes…

Elle resta toute la journée dans ce café. Et les autres aussi. De nombreuses journées de perdues. Pas pour tout le monde. Elle aimait observer les tics et manies de la serveuse. Elle avait ce petit truc de toujours remettre sa mèche de cheveux en place. De placer son stylo entre ses lèvres au lieu de le poser lorsqu’elle avait besoin de ses deux mains. De froncer les sourcils lorsque la machine à expresso avait des ratés.
A croire qu’Elle faisait exprès de prendre des expressos, rien que pour la voir froncer les sourcils… »

Et sur le verso du post-it, juste ces mots :

« En rouge les pensées. A toi de jouer… »

Je n’étais pas sûre de comprendre. Alors je me précipitais sur mon ordinateur, vite, moteur de recherche, vite, rp. Je mis longtemps à trouver de quoi il semblait s’agir. Après avoir trouvé tout et son contraire. Relations Publiques.Représentation Permanente. Relations Presse. Etc. Puis, enfin. Rôle Play.

« Terme anglais signifiant littéralement “Jouer un rôle”. Le “Rôleplay” désigne le fait d’incarner un personnage et d’agir comme le personnage le ferait »

Un jeu de rôle. Voici donc à quoi elle voulait jouer, un jeu de rôle. Sauf que moi je ne sais pas du tout écrire ! Pas comme ça. J’écris des lettres tout au plus aux amis, la famille, courtes, inintéressantes mais pas ça ! Pourquoi veut-elle jouer à ça ? Et puis, non. Pourquoi veut-elle jouer tout court ? Pourquoi avec moi ?

Je décidais de me calmer, après tout nous étions vendredi soir j’avais donc tout le week-end pour essayer de comprendre ce qu’elle attendait vraiment de moi.

Pourquoi ça me prenait autant à cœur ? Un jeu même celui-ci dans une petite vie tranquille mais ennuyeuse on ne peut décemment pas refuser. Si ?

Je passais toute ma journée du samedi à chercher des informations sur internet.

Une bonne invention. On y trouve tout. Et n’importe quoi…

Le dimanche je me levais tôt bien décidée à au moins essayer d’écrire quelque chose. J’avais compris le concept. A peu près. Mais je ne savais pas ce que je devais écrire. Devais-je suivre son récit et donc parler de la première fois où je l’avais vue ? Car c’est elle, Elle, non ? Bien sûr que c’est elle…

Mais était-elle sincère ? Disait-elle la vérité et donc devais-je moi aussi me livrer ainsi ? A cette inconnue ? Ça devait probablement faire partie des règles du jeu, de son jeu, elle voulait sûrement que je me livre que je m’ouvre, elle voulait jouer.

Je relisais ses mots, je les frôlais du bout des doigts. L’encre entrait en moi et ses mots dansaient dans mon esprit. « Et ton sourire, posé là sur un plateau d’argent, rien que pour moi. »

Rien que pour elle…

Je prenais une longue inspiration, attrapais un stylo et me lançais.

A moi de jouer…

« Je ne me rappelles pas forcément bien en détails de la première fois où je l’ai vue. Mais j’ai d’autres souvenirs bien plus distincts. Comme ce jour où je me permis de lui demander comment elle faisait lorsque je n’étais pas là. Elle ne prenait ses commandes qu’avec moi alors que nous étions souvent deux derrière le comptoir. Je me rappelle de son sourire timide, de sa voix douce et chaude me disant qu’elle ne venait pas le week-end. Je me souviens de son odeur qui m’avait enivré. Vanille.

Son regard m’avait touché. On y lisait beaucoup de douleur malgré le fait qu’elle essayait de le cacher, enfin je pense. Ou pas. Mais moi je le voyais et le ressentais.

J’avais frissonné quand elle avait frôlé ma main en reprenant sa monnaie.
Et puis il y a aussi ce jour où elle avait fait tomber ce livre.

« L’empire des anges ».

Elle ne saurait peut-être jamais qu’après avoir senti que ce livre lui importait beaucoup je l’avais acheté. Elle ne saurait peut-être jamais que moi qui n’aime pas lire je l’avais lu, pas d’une traite non mais je l’avais lu, et j’avais cru comprendre. Un peu. Sa douleur.

Je voulais lui en parler, pas de sa souffrance non, mais du livre. Mais elle n’est plus venue pendant des mois. Je crois que je lui en ai voulu un peu de l’avoir laissée m’habituer puis d’être partie ainsi sans rien dire. Mais c’était stupide, ce n’était qu’une cliente…

Et puis elle est revenue, comme ça sans rien dire, comme si de rien n’était. Elle m’intriguait encore plus. Oui elle m’intrigue. Elle veut jouer mais je ne sais pas moi, jouer. A son jeu. Pourtant j’essaye, je n’ai rien à perdre.

Et qui sait, j’ai peut-être à y gagner…  »

Stressée. J’étais tout simplement stressée, j’appréhendais sa réaction. Et si elle se moquait de moi ? J’avais essayé d’écrire comme elle, mais on sentait bien qu’elle y était plus habituée que moi. Et j’aimais tellement ses mots que les miens me paraissaient trop fades à côté.

J’allais au travail déjà impatiente de capter quelques bribes de ses réactions lorsqu’elle lirait mes mots. Lorsque ses yeux verts se poseraient sur eux et glisseraient jusqu’en bas de la page.

Je m’attendais à ce qu’elle arrive encore en milieu de matinée pour me faire attendre et me montrer une fois de plus que c’était elle qui avait les cartes en main mais je fus étonnée de la voir devant la porte du café alors qu’il n’était pas encore 7h30.

Sourire timide de sa part. Elle replaça une de ses mèches de cheveux.
« Souci de réveil… » , comme une justification inutile.

Je restais la regarder, un peu trop fixement peut-être. Elle se foutait de moi non ? Pourquoi ce sourire timide alors qu’elle jouait avec moi depuis déjà plusieurs jours. Et même semaines. Je me surpris même à penser qu’elles étaient deux, des jumelles. Une timide et une joueuse. Ça se pourrait non ? Je me perdais dans ces idées saugrenues lorsque sa main sur mon bras me fit sursauter.

« Décidément je vous fais souvent peur… »

Aucune hésitation possible. Son regard plein de sous-entendus et son sourire en coin là, me confirmaient que c’était bien elle… Ma joueuse.

Instinctivement je frottais mon bras à l’endroit même où sa main avait laissé son invisible empreinte. J’ouvrais la porte du café. Je n’avais pas le droit de faire entrer des clients avant encore 20 bonnes minutes mais… Elle entra avant moi et se dirigea directement à sa place. Je souris, oui je me souviens que j’avais souris, elle avait le contrôle sur tout, et surtout sur moi. Ça me déstabilisait autant que ça me plaisait.

Maso…

J’avais hâte de lui donner le cahier, de voir sa réaction en lisant mes mots mais je me retenais. Je ne voulais pas qu’elle se rende compte de l’importance que cela avait pour moi alors j’attendis plusieurs heures. Je trépignais réellement derrière mon comptoir comme une enfant qui n’arrive plus à se retenir de piquer une crise pour un caprice quelconque. Et son calme… lisant tranquillement ses livres s’arrêtant parfois pour observer le paysage au-delà de la vitre. Le lac, le parc.

Je n’en pouvais plus alors peu avant ma pause je lui amenais un énième expresso et déposais le cahier devant elle. Et je restais là plantée devant elle comme un pot de fleurs prêtes à faner. Je guettais le moindre sourire, la moindre expression sur son visage. Impoliment.

Rien. Rien du tout ! Elle leva les yeux vers moi, me remercia pour l’expresso, accentuation sur le mot comme pour bien montrer qu’elle ne parlait que du liquide brun fumant et reprit sa lecture. Rien… Puis doucement elle sourit, elle prit le cahier et mon cœur s’accéléra… J’épiais ses gestes au ralenti mais… non ! Elle le rangea dans son sac.

Mais non ! Ouvre-le ! Lis- le !

Lis-moi…

Encore une fois elle se jouait de moi et moi comme une gourde je perdais à chaque fois…

Stupide jeu.

Lorsque je revins l’après-midi, impossible de savoir si oui ou non elle avait lu ce que j’avais pu lui répondre. Je décidais de l’ignorer le plus possible, de me concentrer uniquement sur mon travail, sur les autres clients, même s’ils étaient peu nombreux en ce lundi de début de printemps. Qui voudrait s’enfermer dans un café, bien que calme et chaleureux, alors que dehors le soleil brillait et les arbres revêtaient leurs plus beaux atours.

Pourtant elle, elle était là. Été, hiver, printemps, automne, peu importait la saison, elle était toujours là.

Je me rappelais à présent de ces longs mois d’absence. Était-ce encore un de ses jeux ou était-elle partie ailleurs ? Peut-être que ce cahier m’en apprendrait un peu plus sur elle.

Après tout j’avais su qu’elle aimait commander des expressos pour me voir froncer les sourcils lorsque cette saleté de machine faisait des siennes. Oui je savais qu’elle parlait de moi ! La seule fois où ce café connut une autre serveuse que moi, elle, la joueuse, ma joueuse… n’avait pas encore pris ses quartiers ici. Ou alors c’était bien avant que je commence à travailler ici…

Peut-être attendait-elle que je lui pose indirectement des questions ? Je ne savais absolument pas ce qu’elle voulait de moi, ni pourquoi moi, pourquoi elle voulait jouer, et pourquoi avec moi. Mais il était peut-être temps que j’arrête de me torturer l’esprit et que je me laisse aller. Que je vive tout simplement.

Et puis après tout j’aurais bientôt l’occasion, dès le lendemain qui sait, de poser une nouvelle fois mon regard sur son écriture quasi indéchiffrable et là j’aurais peut-être certaines réponses à mes questions.

Je me mis à rire, oui à rire, là toute seule en passant un coup de torchon sur le comptoir. Je riais de voir que cette fille dont je ne connaissais absolument rien et qui pouvait tout simplement disparaître à tout instant, cette fille si… indescriptible, jouait avec moi. Avec mon être.

Elle savait y faire avec les gens. Elle savait jouer. Bien mieux que quiconque. Sans jamais se mettre en danger.

Le danger… n’avait-elle pas écrit qu’elle avait volé ce livre au fait ? Et si c’était ça la clef ? Elle cherche peut-être à se faire peur, à prendre des risques parce que sa vie l’ennuie ? Et peut-être qu’elle veut jouer avec moi parce qu’elle s’ennuie. Elle ne travaille probablement pas puisqu’elle passe ses journées ici et pourtant elle continue de prendre autant de cafés, parfois une pâtisserie.

L’évidence me sautait à présent aux yeux. Elle ne jouait que par ennui. Ça aurait donc pu être n’importe qui, la première couillonne venue, le premier abruti qu’elle aurait sentit capable de vouloir jouer. Déçue. Oui j’étais déçue mais au fond à quoi pouvais-je bien penser, j’aurais dû m’y m’attendre… Me douter.

Perdue dans mes pensées je ne l’avais pas vu arriver. Depuis combien de temps était-elle là, à sourire face à moi. Je sentis mes joues brûler…

« Vous êtes encore plus belle lorsque vous riez, vous savez ? »

Elle resta ainsi l’air serein à m’observer tandis que le feu de mes joues se faisait plus intense. Je baissais les yeux, gênée au possible et me remis à rire nerveusement.

Je bafouillais un merci.

« On ne remercie pas quelqu’un qui dit ce qu’il pense. Bonsoir…. »

Sa voix à cet instant me fit frissonner. Était-elle en colère ? Vexée ? J’avais beau scruter son visage je n’y décelais aucun signe, ni positif, ni négatif.

Impassible.

Et le brasier de mon visage, de mon cœur, grondait encore lorsqu’elle passa la porte.

Je n’avais quasiment pas pu dormir de la nuit. J’avais sans cesse ces questions, ces images qui tournaient dans mon esprit. Son sourire parfois timide parfois franc et joueur. J’avais peur de l’avoir vexée mais peut-on réellement vexer quelqu’un en le remerciant ? Quelqu’un d’ordinaire non peut-être pas. Mais elle… Elle était tout sauf ordinaire. Quelque chose me frappa alors comme ça d’un coup vers 5h du matin.

Je ne connaissais même pas son prénom…

Des mois qu’elle venait chaque jour et je ne connaissais pas son prénom. Je ne savais vraiment rien d’elle. Ou plutôt je ne savais pas les choses usuelles que l’on apprend lorsque l’on rencontre quelqu’un.
Mais je savais qu’elle portait un parfum enivrant qui sent bon la vanille. Je savais qu’elle écoutait la musique toujours très forte, trop forte. Et pas de la musique douce et relaxante. Je savais qu’elle buvait toujours un double expresso corsé légèrement sucré. Je savais qu’elle aimait se perdre dans ses songes en regardant la nature. Je savais qu’elle était solitaire. Je savais qu’elle avait un magnifique sourire déstabilisant. Et je savais qu’elle aimait quand je fronçais les sourcils…
Je passais mes doigts doucement dessus comme pour dessiner leur contour tout en me regardant dans le miroir. Ce ne sont que des sourcils…

Je chassais une fois de plus mes pensées et me préparais. Aujourd’hui elle me rendrait le cahier, aujourd’hui je retrouverais ses mots et j’en apprendrais encore un peu plus. J’étais prête à jouer, à apprendre, à m’améliorer.

Mais il fallait à tout prix que je lui montre le moins possible qu’elle gagnait toutes les parties, elle me contrôlait et je ne voulais pas qu’elle jubile.

Une fois arrivée je ne pus que remarquer que cette fois encore : souci de réveil. Et si je tentais…

Allez tu peux le faire, ne souris pas, sois impassible, inaccessible, ferme toi.

« Encore un souci de réveil je présume ? »

Pourquoi j’ai parlé si froidement ? Stupide ! Tu vas la faire fuir, la vexée, l’énerver…

Je rêve ou… Non ! Elle sourit ! Un sourire franc jusqu’aux oreilles en plus. Pourquoi j’ai toujours l’impression qu’elle se paye ma tête ?!

« Pas encore couchée. »

Joli visage pour quelqu’un qui avait passé une nuit blanche. Mais à faire quoi ? Et avec qui ? …

Non mais je rêve ! Non je n’étais pas jalouse, juste curieuse. Voilà, juste curieuse. C’est tout.

Je lui préparais son double expresso et le lui apportais, elle souriait encore. Décidément…

« Je prendrais bien un bon chocolat liégeois à la cannelle. S’il vous plait, ma demoiselle. »

C’est une impression ou elle avait bien mis un silence entre le ma et le demoiselle ?

Un léger blanc certes mais… Mais non, j’ai dû rêver.

Et ce sourire… carnassier. Elle me mangerait toute crue que je ne dirais pas non… Rah mais non ! Mais c’est dingue qu’est-ce qu’il me prenait ? Bon reprends-toi bordel !

Je rapportais son expresso et lui préparais donc sa commande. Elle m’énervait tiens. Bon et puis elle attendait quoi pour me donner ce cahier ? Une heure qu’elle était là à moitié endormie sur son chocolat et moi je trépignais !

Ah ! Enfin elle se levait. Elle déposait la monnaie exacte sur le comptoir devant moi et … non ?! Mais ! Mais non ! Ah mais oui mais non!

« Vous êtes sure que vous n’oubliez rien ?! »

Pas pu m’en empêcher… C’est sorti tout seul…
Et ce sourire, encore. Elle, pas moi…

« Oui. Je suis sûre. Bonne journée ! »

Je vais la tuer…

Encore une fois elle m’avait empêché de dormir, pas elle directement bien sûr mais penser à elle, et a son jeu qui commençait sérieusement à me sortir par les narines !

Je ne détestais que peu de choses mais je n’aimais vraiment pas changer mes habitudes. Et elle, elle chamboulait tout ! Je n’aimais pas non plus avoir quelqu’un constamment en tête. Surtout quelqu’un qui se foutait de moi…

Le lendemain ? Toujours pas de cahier bien qu’elle resta toute la journée comme avant. Surprenant ? Je ne trouvais pas, je m’y attendais presque. Malheureusement…

Cela dura quinze jours environ. Son indifférence était tellement palpable qu’elle me faisait presque mal. Elle ne commandait même plus ses expressos uniquement à moi mais aussi maintenant à mon patron. Le premier qui passait par là en somme. Je ne savais même pas si ça me vexait ou me soulageait. Au moins elle ne jouait plus puisqu’à présent elle s’en foutait juste, de moi. Elle avait sûrement fini par se lasser et au bout du compte moi aussi.

Je ne la regardais même presque plus. Juste un vague bonjour le matin, un vague bonsoir le soir. Basta.

J’avais fini par m’y faire et à reprendre ma petite vie tranquille de serveuse de café tranquille. Ennuyeuse ? Oui. Mais calme, sereine et je ne me posais même presque plus de questions sur elle et sur son jeu à la con.

Presque plus…

Un mercredi, je crois bien que c’était un mercredi. Elle arriva et je ne pus que remarquer ses cernes prononcés ainsi que son regard vide et fuyant. Et son air … douloureux. Sa douleur émanait d’elle ça au point que ça en faisait presque mal.

Elle vint au comptoir directement vers moi. Étrange. Inhabituel. Déstabilisant…

Respire, concentre-toi, ne la laisse rien voir. Ferme-toi.

« Bonjour ma demoiselle. » Une fois de plus l’effet de mon imagination cet espace entre ses mots ?

« Je peux avoir un double expresso peu sucré s’il vous plait ? »

Incapable de bouger, j’étais tétanisée et je restais là sans rien dire. Je hochais la tête et respira plus profondément lorsqu’elle se retourna pour aller s’installer. Je me dirigeais vers la machine et je me pris à sourire, allait-elle déconner encore une fois, cette foutue machine, et moi froncer les sourcils ?

Allait-elle le voir, et sourire ? Je chassais tout ceci de ma tête et préparais son café quand sa voix basse, calme, chaude me fit sursauter.

« Je me doute que cela ne vous intéresse plus mais… Tenez. »

Je mis quelques secondes à me retourner je n’étais pas certaine. J’avais peut-être mal entendu après tout. Je lui fis face et… Non. Excellente ouïe. Elle me tendait le cahier. Je le regardais lui, ce cahier que j’avais tant désiré tenir de nouveau entre mes mains.

Je la regardais ensuite elle et mon cœur manqua un battement. N’était-ce pas une larme que j’avais cru apercevoir rouler le long de sa joue ?

Comme pour me répondre silencieusement, elle me sourit. Et partit s’installer de nouveau à sa table.

Same player, shoot again…

Tremblements dans les doigts. Impatience. Fébrilité. J’ai dû passer par toutes les émotions possibles en tenant de nouveau ce cahier, ce trésor entre mes mains. J’aurais pu faire semblant de ne plus m’intéresser, j’aurais pu le ranger comme elle et ne pas m’en préoccuper devant elle. Mais ce fut impossible. Je m’empressais de l’ouvrir là pendant mon service alors qu’elle me regardait du coin de l’œil. Je ne sais pourquoi mais je me sentais presque à nue d’être ainsi épiée, elle guettait mes réactions et je savais à cet instant que j’étais incapable de les cacher, de simuler.

J’ouvrais le cahier comme une évidence, je retrouvais sur la première page ses mots à elle puis les miens à leur suite. Je les relisais lentement me rendant compte à quel point les miens semblaient si… Timides. Je sentis un frisson le long de ma colonne vertébrale lorsque je tournais lentement la page. J’avais peur de ne rien trouver, d’être déçue. Je ne savais pas à quoi m’attendre mais j’étais impatiente. Je fermais les yeux tandis que la page s’offrait à moi. Je respirais lentement puis ouvrit de nouveau les yeux …

« C’était un mercredi printanier plus que correct niveau chaleur et l’envie lui prit, ou plutôt lui reprit, d’aller la revoir. Non pas qu’Elle ne voulait pas avant mais le courage, la force lui manquait.

Elle prit donc ses affaires et se dirigea vers ce café. En réalité le lieu importait peu, bien qu’il soit bon de retrouver un peu ses habitudes mais c’était surtout elle, la revoir. Elle l’obsédait sans qu’Elle ne comprenne vraiment pourquoi ou comment. Elle était épuisée par ces nuits d’excès, ces nuits d’insomnies, ces nuits de n’importe quoi. Mais Elle s’en fichait qu’on voit dans quel état lamentable elle pouvait être, même elle, son regard, son jugement Elle s’en fichait, au moins elle verrait qui Elle était véritablement. Rien de plus qu’une pitoyable loque.

Elle entra et lui commanda comme toujours un expresso, Elle avait finalement pris goût au liquide brun et puis son froncement de sourcils lui arracherait peut-être un sourire, qui sait ?

Elle regardait beaucoup dehors ce jour-là. Le soleil pointait le bout de son timide nez et Elle ne sut pas trop pourquoi elle se mit à s’imaginer là-bas au bord de ce lac, avec elle.

Il paraît que « Le meilleur moyen de résister à la tentation est d’y céder. » alors…

Sans crier gare elle avala le reste de son café et partit payer. Elle se dirigea vers le parc et s’installa contre un arbre toujours ses écouteurs vissés aux oreilles. Elle contemplait le lac calmement et s’imprégnait de l’ambiance calme et chaleureuse qu’offrait cet endroit.

Elle regarda sa montre, 11h26. Dans 4 minutes à peine la serveuse serait en pause. Elle ferma les yeux et se mit à imaginer qu’elle la rejoindrait, qu’elle s’installerait près d’Elle contre cet arbre centenaire et qu’elle resterait là, en silence ou non, tout près d’Elle, un moment.

Oui je rêve, mais il est parfois bon de rêver non… ?  »

Lorsque je décollais enfin mes yeux des pages noircies d’encre je me rendis compte que plusieurs clients attendaient leur commande. Je m’en occupais sans y penser, sans être vraiment à ce que je faisais. Et soudain alors que ses mots résonnaient encore dans mon esprit, dansaient encore devant mes yeux sans que je sache quoi en penser, je la vit se lever, me payer et sortir en direction du parc.

Je… non…. Elle…. quoi ?!

Mon patron me tapota sur l’épaule et je sursautais en criant.

« Tu m’as fait peur ! »
« Je vois ça ! Excuse-moi. Ça va ? Tu ne prends pas ta pause aujourd’hui ? »

Je levais les yeux vers l’horloge. 11h37…

« Si si j’y vais… »

Je pris mon sac et sortis du café mais je restais plantée devant. Je ne savais pas quoi faire. Elle était partie s’installer contre un énorme saule pleureur probablement centenaire. Comme dans son… histoire ? Je pensais que dans un rp on devait imaginer mais là… Était-ce une sorte d’invitation ? Je ne savais pas quoi faire. Mais alors vraiment pas.

Et si j’y allais et que ce n’était pas du tout ce qu’elle voulait, elle allait se moquer de moi…
Et si je n’y allais pas et qu’en fait elle le voulait je le regretterais probablement non ?

Rah !!! Depuis qu’elle était entrée dans ma vie j’étais incapable de me décider, de faire des choix simples, j’étais guidée par cette pompe à sang qui me servait de cœur et j’étais complétement paumée ! Et je détestais ça autant que j’aimais la sensation.

Maso ! Voilà j’étais maso quelle autre explication que celle-ci. J’aimais qu’elle joue avec moi, j’aimais qu’elle me torture et me tourmentes.

Et cela m’énervait, d’aimer ça…

Bon il était temps d’agir, de prendre une décision. J’y allais ? Ou pas ?!

Je me dirigeais vers le parc tendue, angoissée. Stressée… Je m’assis sur un petit muret d’où je pouvais la voir de profil. Elle semblait si calme et apaisée. Je l’enviais à cet instant de cet état, je voulais moi aussi être sereine.
Elle fit alors un geste qui me surprit. Elle s’essuya à plusieurs reprises le visage. Pleurait-elle ?

Mon sang ne fit qu’un tour et sans m’en rendre compte j’étais debout. Mon corps, ou mon cœur… avait parlé.

Je m’approchais doucement, je ne pense pas qu’elle m’entendit à cause de ses écouteurs.

Je pris une profonde inspiration et m’assit près d’-elle, ni trop près, ni trop loin…
Elle n’eut aucune réaction cependant comme si elle savait très bien que je viendrais. Après tout, n’était-ce pas écrit…

Je me mis à sourire. Elle gagnait encore, elle voulait que je vienne et j’étais venue. J’étais faible…

Assise en tailleur je calai mon dos au tronc de l’arbre et posais ma tête contre lui. Je fermais les yeux un instant elle n’avait toujours rien fait, rien dit, mais ce silence ne me pesait pas.

Soudain, elle posa doucement sa main sur la mienne. Ce contact fit frissonner mon corps tout entier. J’ouvris les yeux. Elle ne me regardait toujours pas ce qui je crois me frustrais un peu. J’étais là sans être là. Je décidais de ne rien faire de plus de profiter simplement de la chaleur de sa paume contre le dos de ma main qui continuais de provoquer frisson sur frisson dans tout mon être. Je n’aimais pas d’ordinaire que l’on me touche ainsi, surtout si je ne connaissais que trop peu la personne, mais elle. Elle…

Nous restâmes ainsi un long moment. Combien de temps ? Je ne sais pas. Une demi-heure ? Une heure ? Plus ? Qu’importait nous étions bien. En tout cas je l’étais et j’espérais qu’elle l’était un peu aussi.

« Aèla. »

Je tournais vivement la tête et l’observais. Sa voix avait légèrement changée elle était encore plus chaude et calme. Plus basse.

Aèla… Je supposais que c’était son prénom. Je ne sais pas pourquoi mais je souris. Aèla. C’était un magnifique prénom. Et cela lui allait si bien. Court, intense, vif, chaud. Intrigante Aèla. Je me le répétais plusieurs fois. Et je me rendis compte de mon impolitesse.

« Thia… »

« Juste quand je commençais à être lasse de ce jeu, quand je commençais à vouloir laisser tomber, elle revint à la charge mais semblait lâcher un peu de lest.
Et aussi incroyable que ça pouvait l’être, un jour je me retrouvais près d’elle dans ce parc que je redécouvrais soudain sous un autre jour.
Il faisait bon mais pas trop chaud. Et sa main sur la mienne me réchauffait le cœur. Car enfin elle s’ouvrait un peu, à sa façon.
Ce léger contact aussi futile qu’il puisse paraître représentait énormément pour moi et me redonna l’envie peut-être pas de jouer mais en tout cas de la découvrir. Et après tout si je devais jouer pour y arriver alors je jouerais et m’habituerais à ses propres règles.
Aèla n’était décemment pas quelqu’un de bavard et ça ne me gênait pas. Je n’étais ni trop silencieuse ni trop bavarde moi-même et en général les longs silences devenaient pour moi déstabilisants mais pas là. Pas avec elle.
Aèla… j’adorais vraiment ce prénom, objectivement. En tout cas le plus objectivement possible.
4 lettres tout comme le mien. Cela me fit sourire. Nous avions au moins un point commun.
Car elle était aussi brune que j’étais blonde. Elle les cheveux longs et ondulés tombant joliment sur ses épaules, moi plutôt courts et lisses. Elle et ses yeux gris-verts intenses et profonds. Moi et mes yeux bleus pales et sans vraiment d’étincelle.
Sa main quitta la mienne pour attraper un de ses écouteurs et me le tendre. Pour une question de confort, si si, de confort, je m’approchais un peu plus d’elle et sans rien dire je pris l’écouteur et le porta à mon oreille.
Je dois avouer que depuis le début sa musique m’intriguait. Elle l’écoutait très fort mais elle restait toujours impassible. Comme si cela l’apaisait. Et puis découvrir ce qu’elle écoutait tous les jours c’était découvrir un peu d’elle…
Musique rageuse, pas du tout ce que j’écoutais d’ordinaire mais je perçus entre deux cris/hurlements du chanteur quelques bribes de paroles qui me touchèrent.
« Tu sais qu’elle existe, tu la crains plus que tout. Tu crois n’importe quoi pour sauver ton âme. Son baiser brûlera tes lèvres. Tu finiras, le destin t’aidera, par aimer la belle inconnue… »
La belle inconnue. Même le destin jouait avec nous, avec moi. Je souris en repensant à ces paroles et fermais les yeux un instant. J’étais bien là. Contre elle, nos épaules se frôlant parfois. Nous écoutions la même musique et observions le même paysage. Nous partagions enfin quelque chose de concret. De réel.
Bien sûr ce cahier dans lequel j’écris actuellement est tout aussi réel mais c’est quand même diffèrent.
Son téléphone sonna et je ne pus empêcher un sourire de se dessiner sur mes lèvres, j’allais encore entendre sa voix…

« – Quoi ? … pas maintenant ! Je suis occupée. … C’est pas tes oignons. … C’est bon ! J’arrive, mais tu me fais chier. »

Occupée. Avait-elle menti ? Ou le pensait-elle ? Trois heures que nous étions là à ne rien se dire ou presque, à juste profiter de la présence de l’autre, pour ma part en tout cas. Je n’avais pas envie qu’elle parte mais il était de toute façon bientôt l’heure que je retourne au café.
Je lui tendis son écouteur elle le prit sans même me regarder. Sans rien dire. Elle rangea ses affaires se leva et pris la direction de … loin de moi. Mon cœur se serra je pensais qu’après cet après-midi elle m’aurait ne serait-ce que dit au revoir.
Je me relevais maussade et elle se retourna s’approchant de moi rapidement. Elle se planta devant moi. Très près de moi. Un peu trop peut-être, puisque je sentis son souffle sur ma joue. Elle y déposa un baiser, presque au coin de mes lèvres puis un plus franc cette fois-ci droit dessus et me murmura :

« Je n’ai pas voulu passer de si longs mois sans toi… »

Et elle me laissa là, embrassée, embrasée.

Son baiser brûlera tes lèvres…  »

Cela faisait plusieurs jours que je n’avais pas de nouvelles d’Aèla. Aèla… Ce prénom résonnait encore en moi comme la toute première fois que je l’avais entendu. Je n’avais pas pu m’empêcher de faire quelques petites recherches sur les origines possibles de ce prénom. Aèla. Signifie ‘Ange’ dans plusieurs langues celtiques. Un ange. Oui un ange diabolique qui jouait avec mes nerfs et mes sentiments, mais un ange tout de même. Un de ceux qu’on ne peut pas approcher vraiment, un de ceux qui finissent toujours par s’envoler au mauvais moment pour ne jamais revenir.

Je crois que c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à essayer de relativiser, de me dire que je devais profiter de tout absolument tout ce que je pouvais obtenir d’elle, la moindre petite chose, le moindre sourire, regard, mot.
Ah les mots… Dangereux, séduisants, destructeurs.

Cela me fit penser à une chanson d’AqME. Et oui ce groupe qu’elle écoutait tout le temps j’avais fini par l’écouter aussi. Bon, certes j’avais encore un peu de mal avec les cris mais si on faisait ne serait-ce qu’un tant soit peu attention aux paroles c’était de belles chansons.

Et c’était une de leur chanson que j’avais en tête ce jour-là.
« Le poids des mots. »

« A trop parler pour ne rien dire, lâcher les mots sans réfléchir, jusqu’à détruire. »

J’avais donc envie de juste me laisser aller, de plus me poser autant de question, de laisser les choses se faire. Mais le fait est que depuis plusieurs jours rien ne se passait. Elle ne venait plus. Et je m’inquiétais un peu je dois l’avouer.

Et… au fil des jours je recommençais à me poser des questions. C’est vrai pourquoi fallait-il que systématiquement dès qu’elle faisait un pas en avant vers moi elle en fasse 10 en arrière ensuite ? Je sais elle était comme ça mais ça m’agaçait. Je ne savais plus du tout comment me comporter avec elle, être moi et donc un peu en « attente » ou essayer de paraître détachée ?

Et revoilà ces foutues questions ! Et je n’ai même pas pu lui donner le cahier et mes impressions de ce merveilleux après-midi passé à ses côtés…

Elle finit par revenir plus d’une semaine et demie après ce fameux jour au parc. Elle me paraissait être encore plus fatiguée et mal en point. Je décidais de mettre mon égo et mon orgueil de côté et lui offrit mon plus sincère sourire, auquel elle répondit. Et à cet instant même mon cœur souriait…

Elle me commanda un expresso et contrairement à d’habitude elle resta devant moi pour l’attendre. Je le fis un peu nerveusement la machine fonctionna correctement alors je ne fronçais pas les sourcils. Je lui tendis sa commande qu’elle prit en me remerciant et me regarda. Droit dans les yeux.

Je n’y lisais pas de lueur de défi mais plutôt de reconnaissance. Était-ce pour le café ou…

« Si… si vous n’avez rien de prévu… enfin… rien de mieux à faire vous pourriez… enfin non on pourrait… peut-être… retourner…vous savez… au parc… un peu… »

Je ne pus que sourire devant sa demande. Qu’est-ce qu’elle était chou à s’embrouiller, à hésiter, à bafouiller. Et ce vous qu’elle avait repris. Ou était la jeune fille pleine d’assurance qui m’avait embrassé et tutoyer la dernière fois ?
Je sentais que pour une fois j’avais un peu le contrôle que les rôles étaient un peu inversés.

Que faire ? En profiter et me mettre à jouer avec elle moi aussi ? Après tout elle méritait que je me venge un peu non ? Je souriais d’un sourire aussi carnassier que celui qu’elle avait ce jour-là.

A mon tour de jouer…

Je plongeais mon regard dans le sien intensément. Je prenais mon temps de façon complètement intentionnelle.

« Avec plaisir ma demoiselle… »

Apparemment… non. Je ne savais définitivement pas jouer.

Elle était restée tranquillement attablée, cette fois sans livres sans stylo ni cahier, elle observait juste le parc et les alentours et je sentais souvent son regard sur moi. Je ne pouvais que sourire même si j’avais ratée une belle occasion de prendre les rênes du jeu, je m’en fichais je voulais profiter à fond.

La matinée se passa tranquillement. Elle partit peu avant 11h30 et je la rejoignis avec plaisir près de notre saule pleureur centenaire. Il faisait encore une fois un temps idéal. Je ne dis rien lorsque je pris place cette fois face à elle. Ce qui je pense la déstabilisa au vu du rouge qui empourpra ses joues mais elle ne dit rien non plus et ne fit rien pour me fuir. Nous nous regardions un peu plus effrontément que d’ordinaire et c’était agréable de ne pas la voir fuir mon regard. Nous ne parlions pas beaucoup plus mais encore une fois ce n’était pas gênant du tout. Parfois je la voyais esquisser un sourire pour mon plus grand bonheur.

Puis je me rappelais que je ne lui avais pas encore rendu le cahier. J’ouvris lentement mon sac et je surpris son regard curieux ce qui me fit sourire. Je pris le cahier entre mes mains et le caressa lentement. J’aimais sa couverture rugueuse, sa petite taille mais pas trop. En fait on aurait pu penser de prime abord que c’était un livre, un livre sans titre.

Je la regardais dans les yeux et le lui tendit. Elle le prit en souriant et le posa sur ses genoux repliés contre sa poitrine. Je vis son petit regard enfantin qui me fit craquer.

« Je peux lire maintenant ? »

Je ne fis qu’un hochement de tête et son empressement à ouvrir le cahier me fit tomber amoureuse…

Je l’observais, elle avait l’air d’aimer ce qu’elle lisait mais que pouvais-je en savoir réellement. J’espérais tout de même qu’elle appréciait. Un sourire s’esquissait sur ses lèvres lentement, timidement puis de plus en plus franchement.

J’adorais son sourire. La regarder, l’observer alors que son regard se posait sur mes mots reprenant les souvenirs d’un instant partagé à deux.

Elle finit de lire rapidement. Elle ferma lentement le cahier et le rangea dans son sac. Elle ferma les yeux l’espace de quelques secondes et je me permis de l’observer un peu plus… Un peu moins… Je ne sais pas. Je n’eus pas le temps de répondre à ma propre question qu’elle avait rouvert les yeux.

Et ils semblaient briller d’une lueur nouvelle. Elle ouvrit la bouche pour parler mais resta me regarder un long moment. Je ne pus m’empêcher de sourire face à son hésitation.

« Je rêve ou tu te moque de moi ? » Son ton était sérieux mais son sourire malicieux.
J’allais répondre mais elle enchaina ne me laissant pas le temps de prononcer une seule syllabe.

« Tu peux tu sais ? Je suis ridicule ! Et pourtant… »

Elle sourit de nouveau et sembla se perdre dans ses pensées tandis que de mon côté j’essayais de deviner la fin de sa phrase.

« Je t’ai aimé dès le premier regard Thia, tu sais… »

Une descente d’organe. Là dans ce parc face à elle, je ne vois pas d’autre métaphore. Descente d’organe.

« Tu vas encore me fuir n’est-ce pas ? »

Je n’avais pas pu m’empêcher de lui poser cette question après avoir bien sur prit le temps d’encaisser ses mots… Je vis sur son visage un peu de honte. Elle baissa la tête et je n’avais qu’une envie la prendre dans mes bras pour m’excuser.
Elle ne me répondit pas tout de suite et je pris peur. Peur qu’elle soit blessée par ma question, peur d’avoir tout gâcher.

« Tu as déjà aimé, Thia ? Vraiment aimer ? »

Sa question me surprit et je me mis à y réfléchir longuement. Est-ce que j’avais déjà aimé. Je ne me l’étais jamais vraiment demandé en fait. Mais là, la réponse me parut soudain évidente.

« Avant toi, non. »

J’avais répondu sans même me rendre compte de l’impact que ça pouvait avoir sur elle. Évidemment je me suis dit qu’elle avait de quoi jouer encore plus maintenant qu’elle savait ce que je pouvais ressentir pour elle mais elle sourit et s’approcha de moi. Nous étions en tailleurs l’une face à l’autre nos genoux se touchaient.

« Donne-moi tes mains…Et ferme les yeux. »

Encore une fois j’étais surprise mais je m’exécutais sans demander d’explication. Je posais mes mains sur ses paumes retournées vers le ciel et après l’avoir regarder longuement dans les yeux je fermais les yeux.
J’avais confiance. Elle ne me fuirait pas…
Le contact de sa peau sous mes mains me fit frissonner, un long frisson partant de mes reins jusqu’à ma nuque et passant dans mes bras puis dans mes mains et jusqu’au bout de mes doigts. Peut-être même qu’il passa dans ses doigts à elle pour voler jusqu’à ses propres reins. Qui sait…

Après quelques minutes j’entrouvris un œil je voulais voir si elle aussi fermait les yeux. Elle les avait fermés oui et elle souriait. Un réel sourire qui respirait le bien être. C’était beau à voir. Tellement beau que je souriais encore lorsqu’elle ouvrit elle aussi un œil probablement pour vérifier si j’avais obéis.

Et nous avons eu notre premier fou rire. Il dura de délicieuses longues minutes puis peu à peu nous nous calmèrent et nous refermèrent les yeux. Elle avait mes mains dans les siennes mais elle pouvait m’avoir toute entière si elle le désirait…

Elle retira lentement ses mains et réflexe j’ouvris les yeux j’avais peur qu’elle s’en aille…

Comme pour me répondre elle posa ses pouces sur mes paupières afin que je referme les yeux.

Elle s’approcha de mon oreille je pouvais m’enivrer de son doux parfum et elle me murmura doucement :

« Non, Thia, je ne te fuis plus… »

Elle me poussa légèrement afin que je m’allonge sur le dos. Elle se positionna sur moi calant son corps sur le mien comme s’ils avaient toujours été façonnés pour ne faire qu’un. Elle posa sa tête sur mon épaule et prit ma main dans la sienne. Elle s’endormit tout contre moi un long moment.

Je ne te fuis plus… Ces mots je les avais rêvés sans même oser me l’avouer. Elle ne fuit plus.

Mon Aèla…

Lorsque je me réveillai dans le parc j’étais seule. Un grand vide m’assaillit. Je ne pouvais qu’être déçue. Une fois encore elle m’avait fui malgré ses propos. Un peu en colère, notamment contre moi, je ramassais mes affaires rapidement et me mis en route. Mon portable vibra dans ma poche. Message d’un numéro inconnu.

« Tu es encore plus attirante quand tu boude… A. »

Je le relisais plusieurs fois. Je ne savais pas si je devais être contente ou agacée. Encore une fois elle dictait ses propres règles. Je pensais naïvement que le jeu était fini. En fait, il ne faisait que commencer…

Je pris le temps de retourner au café et m’occuper de quelques clients avant de lui répondre. Je décidais à l’avance de ce que j’allais écrire. Je ne voulais pas être le dindon de la farce dans ce jeu, son jeu.

« Où as-tu eu mon numéro ? »

Bien sûr ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu d’envoyer au départ. Non, j’étais passé par tout et n’importe quoi, j’avais tapé et retapé plusieurs messages, tous plus niais les uns que les autres soit dit en passant, avant d’envoyer celui-là.

La réponse ne se fit pas attendre plus de trois minutes, ce qui me fit sourire. Pressée ?

« J’ai mes sources… On se voit ce soir ? »

Encore une fois elle avait le contrôle. En fait elle l’avait toujours eu, évidemment. Et moi je ne faisais que suivre comme un chien assoiffé…

Je n’eus pas vraiment le temps de répondre et donc malgré moi cette fois-ci je la fis attendre. Il y avait pas mal de monde et je ne pus finalement répondre qu’à la fin de mon service. Tard donc. J’avais deux messages d’elle.

Le premier : « A priori, non. Dommage… » et le deuxième : « Tu as raison d’avoir peur de moi. »

J’étais surtout intriguée par le deuxième message.

« Je ne crois pas que j’ai peur de toi. Excuse, bcp de boulot. On peut toujours se voir si tu le veux encore… »

Je rangeais mon portable et pris la direction de mon appartement. Il n’était qu’a deux trois pâtés de maison du café et j’aimais bien marcher. Je regardais souvent mon portable alors que d’habitude je ne savais jamais trop où il était. Mais rien… J’avais raté une occasion de la voir et je ne pouvais qu’être déçue.

J’arrivais à mon immeuble, sortis mes clefs et quand je relevai la tête quelle ne fut pas ma surprise de voir ma belle brune face à moi.

« Je t’ai dit que j’avais mes sources… »

Ce jeu prenait de plus en plus d’ampleur. Mais qu’importe… Je souris et ouvrit la porte de mon immeuble. Pas besoin de me retourner je savais qu’elle était derrière moi, je sentais son corps tout près de mon dos. Je montais les marches des deux étages qui nous séparaient encore de mon appart’. J’aurais pu m’offusquer de cette sorte d’intrusion mais pas avec elle. Tout s’était fait en silence, presque… naturellement. Comme quasiment tout entre nous d’ailleurs. Étais-je la seule à me poser réellement des questions ou alors le cachait-elle juste à la perfection ?

Petit arrêt devant ma porte, je la regardais. Elle avait la tête d’une enfant perdue qui ne cherche qu’un refuge, un abri. J’ouvris la porte et la laissais entrer chez moi.

Chez moi. Elle… Je dû mettre plusieurs minutes à comprendre ce que ça représentait.

Je n’invitais que rarement du monde chez moi. A vrai dire, je crois même que personne n’était entré dans cet appart en dehors de mes parents, je préférais voir les gens dans un bar, un resto. Dans un parc…

Je ne connaissais pas trop les codes de conduite à tenir lorsqu’on recevait du monde chez soi. Bon ce n’était pas hyper clean et parfaitement rangé mais ça aurait pu être pire.

Aèla s’installa sans que je le lui propose sur l’épais fauteuil en cuir près de la fenêtre. Ça me fit sourire, toujours près d’une fenêtre. Comme pour fuir plus facilement en cas de danger… Bien que là on soit quand même au deuxième.

Je lui proposais quelque chose à boire, elle ne voulait rien. Elle avait l’air un peu perdue et moi je trouvais qu’elle avait parfaitement sa place dans cette pièce. Comme si elle était venue des milliers de fois et qu’elle y avait déjà ses petites habitudes.

Elle prit son sac et en sortit le cahier. Je l’aurais presque oublié avec tout ça.

« Je t’ai répondu cet après-midi. Je ne savais pas quand je te reverrais. Mais j’espérais que ce soit aujourd’hui… »

Elle posa délicatement le cahier sur la table basse devant elle et se réinstalla. Elle observait tout autour d’elle avec un regard d’enfant qui découvre un trésor. Et ça me rendait encore plus… Amoureuse ?

Elle se leva soudain un peu vite, ce qui me fit peur je ne voulais plus qu’elle me fuit et même si elle m’avait assuré qu’elle ne le ferait plus j’avais encore beaucoup de doutes. Je la vis sourire. Ainsi elle avait deviné mes pensées. Elle m’énervait…

« Je peux voir ta chambre ? »
« Pourquoi ma chambre ? »

Elle sourit et s’approcha de moi. Elle prit mes mains et me regarda droit dans les yeux. Elle avait les mains gelées. Mains froides cœur chaud, non ?

« Emmène-moi… »

Sa voix, calme, douce, chaude, presque un murmure. Était-ce moi encore ou y avait-il pleins de sous-entendus dans ces deux mots ? Emmène-moi… A cet instant j’étais prête à l’amener où elle voulait.

Je gardais sa main dans la mienne et lentement je me dirigeais vers ma chambre. J’ouvris la porte et la laissais entrer avant moi. Une petite chambre sans prétention. J’allumais la lumière. J’avais peint par habitude de petite fille l’ampoule en rouge ce qui rendait la lumière vraiment agréable, tamisée, chaleureuse.

Mon lit était placé au fond à droite collé au mur d’un côté. A côté une table de chevet avec une lumière bleue cette fois. Et sur la table, « La mécanique du cœur » de Mathias Malzieu.

A gauche de la pièce une simple armoire. Et c’était tout. Pas besoin de beaucoup plus dans une chambre si ?

Elle se dirigea tout de suite vers la fenêtre et regarda au loin.

« J’aime bien la vue. »

Elle tourna la tête et vit le livre. Elle le prit entre ses mains et le caressa du bout des doigts comme un objet précieux. Elle se tourna vers moi.

« Celui-là aussi tu l’as lu à cause de moi ? »

Je lui fis oui de la tête. Depuis qu’elle était entrée dans mon appartement je n’avais presque pas décroché un mot. Et pour cause je ne voulais pas briser la magie de cet instant. Elle s’assit sur mon lit et feuilleta le livre. Elle sourit. Je vins m’assoir près d’elle. Elle se racla la gorge et sa voix s’éleva doucement pour atterrir au plus profond de mon être.

« Elle m’a dit mon petit, il y a 3 choses que jamais, Ô grand jamais tu ne devras oublier. Premièrement ne touche pas à tes aiguilles. Deuxièmement ta colère tu devras maîtriser. Et surtout ne jamais oublier quoi qu’il arrive, ne jamais te laisser tomber amoureux. Car alors pour toujours à l’horloge de ton cœur, la grande aiguille des heures transpercera ta peau, explosera l’horloge, imploseront tes os, la mécanique du cœur sera brisée de nouveau… »

Ces mots, ses mots … restèrent résonner en moi de longues minutes.

Elle posa le livre sur la table de chevet et se tourna vers moi. Elle plongea son regard dans le mien sans rien dire. Puis au bout de quelques instants elle s’approcha de moi doucement. Et j’avais tellement envie de ses lèvres, de les sentir presser contre les miennes… Je fermais les yeux tandis qu’elle s’approchait de plus en plus. Je pouvais sentir son souffle sur mes lèvres. Enfin j’allais réellement pouvoir gouter à ses baisers…

« Tu ne me propose pas à manger ? J’ai faim… »

J’ouvris les yeux et la vis se lever. Un énorme sourire aux lèvres. Ce que je peux être naïve !

Elle se mit à rire et prit la direction du salon. Je me dirigeais quant à moi vers la cuisine. Un peu énervée j’ouvris mes placards.

« J’espère que tu aimes les pâtes, je n’ai que ça.. »

Elle ne répondit pas et lorsque je la regardais pour savoir si elle m’avait entendue elle se contenta de sourire. Ça y est elle était redevenue la joueuse sadique qu’elle n’avait jamais vraiment cessée d’être.

Je m’affairais dans la cuisine à cuire ces pauvres pâtes tandis qu’elle flânait dans mon appart en observant la moindre petite chose. Lorsque ce fut prêt nous mangeâmes en silence et je n’osais pas la regarder de peur qu’elle voit ou sente ma frustration mais elle ne me regardait pas vraiment non plus.

Je ne savais pas du tout ce qui l’avait poussé à m’attendre devant chez moi et puis d’abord comment a-t-elle eu mon adresse et mon numéro de portable ? Elle interrompit une fois de plus le cours de mes pensées.

« Je… je peux… enfin, tu crois que je peux… euh… dormir. Ici. Avec… toi ? »

Je ne pus que rester la regarder sans rien dire. J’avais du mal entendre. Et puis ce ton hésitant presque timide. Presque… suppliant. Et la réponse… je ne savais pas si j’avais envie qu’elle reste. Enfin si bien sûr mais, j’en avais marre qu’elle joue avec moi. Et puis qu’attendait-elle exactement de cette nuit ? Si elle voulait mon corps ce serait non. Elle jouait bien trop pour que je la laisse faire.

Je me surpris à imaginer dormir près d’elle et si elle devenait entreprenante ? Oserais-je la repousser au risque de la faire fuir ? Et aurais-je seulement envie de la repousser…

« Je veux juste dormir. Près de toi. … s’il te plait. »

La voilà ma réponse dans le « dormir » qu’elle avait accentué, comme pour me répondre indirectement. Elle avait le don de me laisser croire qu’elle pouvait lire dans mes pensées, ce qui me faisait un peu peur.

Je ne répondis pas. J’éteignis simplement la télé puis je me dirigeais vers la chambre. Il n’était pas tard mais tout ceci m’avait épuisé, ce trop plein d’émotions mélangées. Embrouillées.

Je me changeais dans la salle de bain et je la retrouvais dans mon lit contre le mur comme une enfant timide voire même apeurée. J’éteignis la grande lumière laissant la petite refléter ses ombres bleutées sur son visage. Je me glissais sous la couette sans la coller quand même. Je m’installais sur le dos et elle vint directement se blottir contre moi. Elle posa sa tête sur mon épaule et sa main sur mon ventre. Je frissonnais…

La remarque que je me fis alors se fit entendre en fait à voix haute sans m’en rendre compte.

« Je ne pensais pas que tu étais quelqu’un de tactile. »

Léger silence.

« Je ne le suis pas »

Cette fille était plus qu’un mystère. Un paradoxe sur pattes. Improbable.

Mon Aèla.

Je mis plusieurs heures à m’endormir alors qu’elle sombra rapidement dans un profond sommeil. J’écoutais sa respiration calme. Sereine. Lorsque je bougeais un peu elle se recollait tout de suite à moi comme si elle avait instinctivement peur que je m’échappe. Ironie du sort. Je l’observais, j’en profitais, pour une fois qu’elle ne pouvait ni jouer ni fuir. Je finis par toutefois sombrer moi aussi, agréablement collée contre son corps endormi, sourire aux lèvres. Heureuse de ce rapprochement timide mais concret.

Lorsque je me réveillais le lendemain matin vers 6h45 j’étais seule. Une nouvelle fois. Et mon cœur était alors aussi vide que mon lit.

Elle s’était finalement enfuie sans même que je m’en rende compte et je maudissais alors mon sommeil trop profond. Mais qu’aurais-je fait ? Si elle avait eu envie de partir aurais-je réussi à la retenir, et puis comment ?

Je me levais sans conviction et regardais mon portable. Rien. Je cherchais malgré moi dans tout l’appartement quelque chose, un signe, un petit post-it coloré…

Rien.

Je pris un café et restais prostrée sur ce fauteuil où elle se tenait encore quelques heures auparavant. Le regard éteint. L’esprit embué. Le cœur déchiré. Et puis mes yeux se posèrent sur le cahier posé bien en vue sur ma table. Décidément je passais mon temps à l’oublier ce cahier qui pourtant nous avait rapprochées. Je posais ma tasse et l’ouvrit délicatement. Allais-je y trouver ses mots ? Et si oui, allais-je être encore plus perdue ou aurais-je le droit à une infime partie du puzzle Aèla ?

« Elle n’avait pas pu s’empêcher de la toucher, de trouver une excuse pour ça. Et ses mains chaudes, vibrantes, l’avaient rendue dingue. Elle l’aimait depuis le début, le tout début. Sans même le savoir, sans même s’en rendre compte. Elle le lui avait d’ailleurs dit. Elle avait pleinement conscience d’être déstabilisante et Elle mentirait si Elle disait un jour qu’Elle n’en jouait jamais mais pas toujours, non pas toujours. Mais il fallait que Thia comprennes qu’Elle ne voulait pas la faire souffrir. Que ce qu’Elle ressentait pour cette blonde aux magnifiques yeux bleus lui faisait plus peur à Elle, que n’importe quoi d’autre. Elle l’aimait oui, c’était indéniable et pourtant Elle avait lutté pour que ça n’arrive pas. Elle avait fui des mois entiers afin de l’oublier. Mais rien n’y avait fait, rien. Elle l’aimait. Alors Elle était revenue et avait en quelque sorte accepté cet état léthargique, ce poison qui lui coulait à présent dans les veines, cette agréable douleur qui faisait battre ce cœur qu’Elle pensait inexistant. Mais on ne change pas en un jour, n’est-ce pas ? Alors Elle essayait mais chaque pas en avant lui faisait en faire 4 en arrière. Elle aurait tellement voulu être différente. Etre comme Thia. Mais Elle n’y arrivait simplement pas. Elle ne voulait pourtant pas lui faire de mal. Mais Elle la détestait. Oui, Elle la détestait parce qu’Elle l’aimait. Allez comprendre…
Elle qui se lassait toujours de tout, des gens, des choses si vite.
Et ses bras, son corps contre Elle l’avaient tellement apaisé. Pourquoi ? Pourquoi elle, pourquoi Thia. Aucune explication, l’amour a ses propres lois. Mais la douleur de son amour pour elle était telle qu’Elle avait une nouvelle fois fui devant le bonheur, un bonheur qu’Elle ne connaissait pas, qu’Elle ne savait pas gérer. Elle aurait voulu lui dire, lui expliquer mais ça non plus Elle ne savait pas faire.
Et ce foutu cahier dans lequel Elle déversait tout ce qu’Elle pouvait, pourquoi, pourquoi ce confident inerte réussissait-il à lui faire écrire ce qu’elle ne savait pas dire ? Comment…
Elle savait qu’elle le lirait, qu’elle saurait pourtant alors quelle différence, de l’écrire ou de lui dire. Ses yeux… C’était ça la différence ! Ces yeux d’un bleu profond et intense qui lui faisait perdre tous ses moyens. Elle était un mystère on le lui avait souvent dit. Une fille incompréhensible, compliquée, joueuse, sans cœur, méchante, sadique, dangereuse, etc. Les adjectifs ne manquaient pas. Et Elle ne savait plus quoi croire, quoi penser. Elle se dégoutait la plupart du temps, son propre comportement lui filait la gerbe. Elle ne savait pas qui Elle était.

Mais toi Thia, tu sais. Non ?…  »

Je tournais machinalement la page pourtant persuadée qu’elle avait fini d’écrire et tomba sur quelques lignes griffonnées d’une autre couleur que les précédentes.

« Thia, je ne veux plus jouer…Plus comme ça, sur ce cahier. Parle-moi, parle-moi juste de toi. »

Ainsi elle se lassait même de son propre jeu.

L’esprit encore dans le brouillard je reposais le cahier devant moi. Lui parler de moi… Il y avait si peu de choses à dire. Et puis pourquoi je ferais ça alors qu’elle ne me disait rien ? Je ne savais rien de cette fille et pourtant j’avais l’impression de l’aimer depuis toujours. Je me sentais si ridicule ! J’étais comme ces gens qui tombent amoureux tout le temps et bien trop vite, le cœur comme une éponge.

Pourtant c’était encore nouveau pour moi ce manque, ce désir de la voir, d’être juste près d’elle même sans se parler, même sans rien faire. Et ces quelques heures auprès d’elle, contre elle j’étais… entière. Vivante…

Je me levais d’un coup et pris une douche fraiche histoire de me secouer un peu l’esprit et le corps.

Et le cœur ?

Je laissais le cahier chez moi j’en avais vraiment marre de ce jeu et je partais au boulot dans le seul but de gagner ma croute et de me concentrer uniquement sur ça.

Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit là bien sûr mais de voir sa banquette vide me tordit l’estomac. J’étais inquiète. Mais je chassais ces pensées négatives et me concentrais uniquement sur le boulot. Bien qu’il n’y en ait pas non plus à foison…

Je luttais pour ne pas lui envoyer de sms ni encore l’appeler. Je voulais que ce soit elle qui vienne à moi. Après tout elle devait s’excuser pour être partie comme une voleuse non ?

La journée se passa difficilement, trop lentement.

A ma pause je me dirigeais sans espoir vers le parc bien sûr vide de sa présence. À quoi pensais-je pauvre idiote. Je me mis à penser à ce que ça me ferait si elle disparaissait plusieurs jours, plusieurs mois. Une vraie torture ! Rien que d’y penser j’avais les larmes aux yeux.

Stupide !

Je restais cependant contre ce saule pleureur pendant toute ma pause. Je repensais malgré moi à ces courts instants auprès d’elle. J’imaginais ce que pourrais être ma vie si je n’avais pas croisé sa route. Je reprenais enfin le chemin du café lorsque mon portable sonna. Mon cœur manqua un battement, pourvu que ce soit elle…

Numéro inconnu au bataillon. L’espoir restait donc entier…

« Allo ? »
« Bonjour, excusez-moi de vous déranger, vous êtes bien Thia ? »
« Euh, oui c’est moi. Vous êtes … ? »
« La maman d’Aèla. »
« … »
« Allo ? »
« Euh oui pardonnez-moi je suis là. Que se passe-t-il… ? »
« Elle vous réclame elle est à l’hôpital. »
« … »
« Allo ? »
« Qu’est-ce qu’elle a ? Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Ah je vois qu’elle ne vous a rien dit… »
« Rien dit sur quoi ? »
« Vous pouvez venir lui rendre visite ? C’est autorisé jusqu’à 20h. »
« Je ne connais pas son nom, enfin votre nom… Et dans quel service est-elle ? »
« Envoyez moi un sms sur ce numéro quand vous serez devant l’hôpital et je viendrais vous chercher. »
« Euh d’accord mais… allo ? Madame ? »

Non mais, je rêve… le mystère est un trait de caractère héréditaire chez eux ou quoi ?!

J’entrais en trombe dans le café à la recherche de Frank, le patron. Je le trouvais dans la réserve.

« J’ai besoin de prendre mon après-midi s’il te plait. Je te rendrais les heures je te jure ! »
« Arrête tu sais bien que tu as le droit à une aprèm par semaine et tu la prends jamais. Allez-file et j’espère qu’il en vaut la peine ! »

Ce qu’il est lourd… Et tellement loin du compte.

Je courais jusqu’à l’hôpital et c’est seulement vingt minutes après que je percutais qu’en bus ça aurait été plus vite et plus reposant…

Arrivée devant l’entrée je reprenais difficilement ma respiration et pris quelques minutes pour moi afin de remettre mon cerveau en ordre. Ainsi Aèla était à l’hôpital et sa mère pensait que je savais pourquoi. Donc a priori pas d’accident. Mais quelque chose de grave tout de même non ? Je m’en voulais à présent d’avoir ressenti de la colère contre elle à cause de son départ. Mais elle aurait quand même pu me prévenir. Mes sentiments encore une fois bouleversés j’envoyais un sms à sa mère pour la prévenir de ma présence. A peine cinq minutes plus tard une dame d’une cinquantaine d’années arriva vers moi et me prit dans ses bras. Surprise et très étonnée de ce geste je restais sans bouger, les bras pendants. Elle m’embrassa ensuite et me regarda en souriant. Elle avait les mêmes yeux perçant que sa fille…

« Elle te réclame depuis son réveil. En fait, elle n’as prononcé rien d’autre que ton prénom… J’ai mis du temps à comprendre parce qu’elle n’articulait pas vraiment et puis j’ai compris et regardé dans son téléphone. Et je t’ai appelé. Viens allons la voir. »

Elle me réclamait… Elle si distante et si secrète c’est moi qu’elle appelait… J’étais encore plus déstabilisée et paumée.

« Vous pouvez m’expliquer ce qu’elle a ? »
« Je pense que tu préfèrera en parler avec elle. »

Bon, ce n’est pas que je n’aime pas les mystères mais là… y’ en a quand même un peu marre.

Je la suivais dans de longs couloirs pales et froids. Je ne faisais même pas attention aux services que l’on traversait trop pressée de la voir et de comprendre ce qu’il se passait. Sa mère s’arrêta enfin devant une porte et me regarda. Elle me fit signe d’entrer et discrètement je frappais. Pas de réponse. Elle me fit un autre signe encourageant et j’entrais alors non sans craintes.
Et là sur ce lit d’hôpital je la vis et mon cœur s’emballa ou s’arrêta je ne sais pas mais il me fit mal et j’eus l’impression qu’il pesait une tonne.

Elle sourit en me voyant. Mais de ces sourires tristes et douloureux… Je m’approchais et instinctivement lui pris la main. Elle avait une perf au bras et apparemment de l’oxygène qui passait par un tube dans son nez. Je ne pouvais pas louper la machine qui mesurait sa fréquence cardiaque, pourquoi ? Parce qu’elle clignotait de partout et faisait un bruit stressant.

Je me retournais et me rendis compte que sa mère nous avait laissées seules. Je lui fis de nouveau face. Elle souriait toujours. Malgré les circonstances elle restait toujours aussi belle…

« Qu’est-ce qu’il t’arrive…? »

Elle serra ma main et son sourire s’effaça. Elle avala difficilement sa salive et dans un murmure…

« Je n’aurais jamais du tomber amoureuse de toi, tu compliques tout tu sais… »

Sa phrase me fit un peu mal et je lâchais sa main. Je m’assis sur la chaise qui était près d’elle.

« C’est ma faute si tu es là ? Qu’est-ce que tu as fait… ? »

Elle se tourna vers moi et me regarda avec je crois beaucoup de tendresse dans les yeux.

« Je n’ai pas attenté à ma vie si c’est le sens de ta question. Tu n’y es pour rien. C’est juste que ce serait parfois plus… simple, si tu n’étais pas entrée dans ma vie. »

Ses mots me blessèrent encore plus. Je n’avais qu’une envie c’était de partir sans me retourner sortir de sa vie pour la rendre plus simple puisqu’ apparemment je compliquais tout. J’avais aussi envie de lui crier dessus de lui dire qu’après tout c’était elle qui n’avait fait que revenir et repartir je ne l’avais jamais forcée à rester dans ma vie !

Mais lorsque mes yeux se posèrent à nouveau sur elle et que je vis ses larmes toutes ces pensées s’évanouirent.

« Parle-moi… dis-moi ce qui se passe. S’il te plait Aèla… »
« J’aime le son de mon prénom entre tes lèvres tu sais… »

Je rougissais comme une gamine. J’aimais tellement ses mots…

Je continuais de la regarder en attendant des explications. Elle prit plusieurs profondes inspirations et je sentais que j’allais enfin comprendre.

« Pour faire court j’ai une défaillance congénitale au niveau du cœur. Ce matin je suis partie parce que… je ne me sentais pas bien et je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. »

J’encaissais le coup un peu comme je pouvais. Ça expliquait pourquoi la machine s’emballait sans cesse.

« Et c’est grave à quel point ? »

Elle rit et se tient aussitôt les cotes en grimaçant de douleur.

« Au point que j’aurais bien besoin d’un nouveau cœur tout beau tout neuf… »

Elle détourna le regard et ne sourit plus du tout. Je ne savais pas quoi dire. Je me sentais si impuissante, si paumée.

« C’est pour ça… »
« Mes mois d’absences ? Oui… »
« … »

« Pourquoi tu as dit que je compliquais tout.. ? »
« … Parce qu’avant toi je profitais juste de la vie et du peu de temps que je pouvais avoir sans me soucier de rien ni personne. Mais maintenant je ne peux plus faire ça… Et j’ai décidé de m’inscrire sur liste d’attente pour une greffe… »

Je restais sans voix face à cette révélation. Je ne savais pas pourquoi ni comment mais je me tenais debout près d’elle. Et la seule chose qui sortit de ma bouche…

« Je ferais tout ce que tu veux… »
« Alors embrasse-moi Thia… »

Sans aucune hésitation je me penchais doucement vers elle en réalisant que nous ne nous étions jamais réellement embrassées. Quel endroit improbable pour un premier baiser… Mes lèvres frôlèrent les siennes, brulantes. Et notre baiser dura infiniment…

La porte s’ouvrit et la mère d’Aèla nous surpris je me détachais alors à regret de ses lèvres et à en croire son regard je n’étais pas la seule à être déçue.

« Je suis désolée de vous interrompre mais il est 20h passées et l’infirmière arrive. Je ne voudrais pas que vous vous fassiez taper sur les doigts mademoiselle. »

Le temps avait filé sans que je ne m’en rende compte. Je fis un timide sourire à Aèla et remercia sa mère puis je pris la direction de la sortie encore plus perdue que jamais. A peine dépassé les grandes portes mon portable vibra.

« Tes lèvres brulent encore sur les miennes, belle inconnue. A demain ? »

Je frôlais mes lèvres du bout des doigts, ce baiser avait provoqué un long frisson dans tout mon corps, frisson qui peinait encore à s’estomper alors que je rentrais chez moi.

A nouveau les questions m’assaillaient, enfin surtout une. Étions-nous un couple à présent ?

Et au fond était-ce si important de mettre des mots sur les choses constamment.

Et puis pourquoi je pensais à cela au lieu de penser au fait qu’elle était malade. Mais elle voulait se battre, continuer à vivre pour…Moi ? Je ne pouvais pas me convaincre que j’avais bien entendu. Non j’avais du rêver…

J’entrais chez moi et me posais sur le fauteuil moelleux. Je pris mon portable et me décidais à lui répondre. J’avais pour une fois réussi à la faire un peu attendre.

« A demain, ma demoiselle. »

Je reposais mon téléphone sur la table près du cahier. Le cahier. Je me mis à rire nerveusement. Un vrai fou rire. Sans trop savoir pourquoi. Trop d’émotions.

Trop à gérer. Nous ne sommes pas des machines…

Je me fis un thé et pris ma plus belle plume.

« Aèla… Tu me demande de te parler de moi mais que dire au fond. Pourquoi tu ne veux plus jouer ? Aujourd’hui j’ai découvert un de tes mystères mais j’imagine qu’il y en a encore des tonnes n’est-ce pas ? M’apprendras-tu ? J’ai peur tu sais, qu’un jour tu m’échappe et j’avais déjà cette peur avant de savoir que ton cœur était défectueux. Je ne sais pas quoi dire sur le fait que tu veuille te battre, pour moi ? C’est trop, non ? Tu ne me connais à peine… Oh bien sûr je me doute que je ne te fais pas peur c’est toi qui contrôle tout depuis le début, c’est toi la maitresse du jeu. Ce jeu dans lequel je me perds chaque jour un peu plus avec délectation… Tu es arrivée dans ma vie alors que je ne demandais ni n’attendais rien, tu as juste débarquée comme ça avec ton regard si intense, ton sourire parfois timide parfois joueur. J’ai trop de questions n’est-ce pas ? Je sais je m’en pose des milliers depuis toi. Avant j’avais une petite vie tranquille, mes habitudes, je me levais allais bosser rentrais retournais bosser et rentrais de nouveau. Tout ceci seule ou presque. J’ai une famille tu sais ? Mes parents sont amoureux et heureux depuis plus de 30ans. Je n’ai pas de frère pas de sœur c’est peut-être pour ça que ma solitude ne me pèse pas vraiment. J’ai des amis pourtant mais ils sont loin et nous communiquons peu. Ça nous convient. Je ne viens pas d’ici tu savais ? Un jour je ne sais pas ce qui m’as pris je suis partie avec ma valise et un peu d’argent et depuis je bosse au café et vit dans ce petit appartement maintenant tout imprégné de toi. Pas encore assez remarque. Tu reviendras ? Je ne sais comment j’arrive à me livrer autant à toi ainsi presque nue, c’est ça, presque nue dans ce cahier. Ce fameux cahier qui a tout changé. Demande-moi et je te dirais tout ce que tu veux savoir. Je n’ai jamais vraiment aimé, oh bien sûr j’ai eu des aventures qui n’ont jamais duré mais je n’en ai jamais souffert je me lasse vite. Mais toi… Pourquoi mon cœur s’arrête lorsque je te vois ? Tu crois qu’il est défectueux aussi ? Je crois… Non, je suis sûre de t’aimer, de t’avoir aimé avant, dans d’autres vies et de t’aimer dans des prochaines. Tu y crois ? Werber y croit lui, non ? J’aimerais tout connaître de toi tu sais ? Mais pas trop vite, non pas trop vite, pourtant le temps t’est compté oui je sais mais je veux prendre le temps de t’apprivoiser. Tu es comme une bête sauvage à apprivoiser doucement. Belle bête. Magnifique félin sortant griffes et crocs dès que j’approche de trop… Me laisseras-tu approcher un jour au plus près ? A demain, Aèla. Mon Aèla… ? Je n’ose pas… »

Je reposais mon stylo, essoufflée, la main engourdie et douloureuse. J’avais écrit vite, très vite sans même prendre conscience de ce que j’avais pu dire. Si je me relisais j’arracherais la page pour la brûler. Alors je reposais le cahier sur la table et filais me blottir sourire aux lèvres entre mes draps encore imprégnés de son odeur.

Lorsque le lendemain j’entrais dans sa chambre après avoir travaillé au café je la retrouvais endormie dans son lit. Je ne pus m’empêcher de sourire. Elle semblait si calme si sereine. Je m’approchais doucement et m’installais sur la chaise près du lit et restais la regarder un long moment.

Un petit bout de temps plus tard un rayon de soleil entra dans la pièce par la fenêtre droit sur moi. Je sentis alors mon nez me chatouiller. Ah non pas ça…

Atchoummmmmmmm !

Je râlais intérieurement et je la vis se retourner vers moi avec un énorme sourire.

« A tes souhaits. Tu sais que t’es encore plus belle avec ta tête toute grognon? »

C’est là que je me rendis compte que j’avais les sourcils froncés. Je souris. Et rougis….

Et alors nous eûmes pour la première fois une conversation des plus normales.

« Comment tu te sens Aèla ? »
« Maintenant que tu es là très bien. Et toi ? Bien dormi ? »
« Tu sais qu’on ne s’est jamais vraiment demandé comment on allait ? »
« Oui, je sais. Mais tu évites ma question là Thia. »
« Je vais bien, ça me fait plaisir de te voir, tu as l’air en meilleur état qu’hier. »
« Je sais j’ai dû voir un ange… »
« … Tu sais qu’on dirait de la drague ? »
« On ne dirait pas, c’est tout à fait de la drague. Et ? Ce n’est pas parce qu’on a obtenu ce qu’on veut qu’on ne doit plus faire d’efforts. Au contraire il faut les décupler pour garder le trésor qu’on a déterré. »
« Déterrée ? Je ne sais pas comment le prendre… »

Nous éclatâmes de rire, d’un rire sincère, franc, libérateur. Nous étions enfin au même niveau. Nous ne jouions plus, nous profitions.

« Aèla… ? »
« Oui ? »
« Nous sommes… euh… »
« Oui. »

Elle me fixait, joyeuse. Et je souriais, ravie. Soulagée. Heureuse…
Je pris le cahier dans mon sac et le lui tendit. Elle me fit sourire car elle caressa lentement la couverture comme moi-même je le faisais lorsque je le tenais entre mes mains. Elle l’ouvrit doucement puis le referma. Je ne compris pas pourquoi …

« Je peux ? »
« Évidemment »

Elle sourit et alors je la vis de nouveau avec cette tête de gosse qu’elle avait eu au parc. Un matin de Noël autorisée à ouvrir ses cadeaux plus tôt que prévue. Elle se plongea dans sa lecture oubliant même presque ma présence et moi je profitais de son sourire qui au fur et à mesure grandissait.
Puis une fois fini elle posa le cahier sur ses genoux. Et me regarda tendrement.

« Tu n’imagines pas ce que ça représente pour moi que tu me parle comme ça de toi. Je pensais que tu ne le ferais pas, que tu éviterais, que tu me parlerais de tout sauf de toi. J’avais tellement envie que tu me parle de toi … tu continueras dis ? »

J’étais stupéfaite, j’avais la sensation que le jeu tournait en ma faveur, que le rapport de force avait basculé. Sans même m’en rendre compte. Je ne lui fis qu’un signe de tête affirmatif.

Elle sourit, gênée. Elle resta un moment me regarder.

« Tu… Enfin… J’aimerais bien… Tu crois que… »

Je souris devant sa timidité et me leva. Je me dirigeais alors vers elle posant le cahier près d’elle et doucement je m’allongeais contre elle puis la prenais dans mes bras. Lorsque j’entendis son timide « merci » je compris que le pouvoir avait bel et bien changé de mains.

Elle s’endormit presque instantanément. J’avais toujours pris cela comme une sorte de marque de confiance inconsciente de s’endormir près de quelqu’un. Lorsque nous dormons nous sommes bien plus vulnérables, non ? Elle avait l’air si fragile au creux de mes bras. S’était-elle rendu compte que le jeu avait tourné en ma faveur ? Je ne pense pas.

Je l’observais de longues minutes et me reposais également un instant. Sa mère entra discrètement en fin d’après-midi et nous regarda avec tendresse.

« Je ne voulais pas déranger… »

Cette dame était adorable… Je lui fis un signe de la main pour lui signifier qu’elle ne dérangeait pas du tout. Je m’écartais légèrement d’Aèla et me levais pour aller embrasser sa mère. Elle eut un regard attendri vers sa fille et sortit en me faisant signe de la suivre.

« Comment allez-vous ? »
« Bien je crois. Et vous ? »
« Le principal pour moi c’est elle vous savez… Dites-moi, je voudrais vous demander un grand service. »
« Lequel ? »
« Voilà j’ai discuté avec son médecin et d’après lui un accueil hospitalier n’est plus nécessaire mais malheureusement elle a tout de même besoin d’une présence pour veiller sur elle. Et comme vous le savez je ne peux pas l’accueillir chez moi. Et je n’ai vraiment pas envie qu’elle reste seule dans son minuscule studio, alors peut-être pourriez-vous l’accueillir et vous occuper d’elle vu que vous êtes ensemble depuis déjà si longtemps. Je sais ce que vous pensez vous vous dites que je vous force un peu à vous installer ensemble mais croyez moi je ne veux que son bien et vous n’êtes pas obligées d’officialiser mais ça me rassurerais de la savoir avec vous. Qu’en pensez-vous ? »

Ce que j’en pensais ? Déjà il fallait que j’encaisse toutes ces informations. Encore une fois trop de questions m’assaillaient. Pourquoi elle ne pouvait pas l’accueillir chez elle ? Pourquoi supposait-elle que je savais justement la raison ?

Pourquoi pensait-elle que nous étions ensemble depuis longtemps alors que nous ne sommes peut-être même pas « ensemble » ? C’en était trop…

« Je vous demande pardon vous avez l’air ailleurs mais j’aurais besoin d’une réponse elle peut sortir demain matin… »
« Euh… Oui. Oui elle peut. Elle viendra chez moi. »

Je ne savais pas pourquoi la réponse me parut si évidente mais accueillir Aèla et m’occuper d’elle ne me posait pas problème au contraire. Pourrais-je alors peut-être en savoir plus sur cette fille aux multiples mystères.
Et qui sait arrêtera-t-elle enfin de me fuir…

« Oh merci ! Merci beaucoup ! Je savais que vous étiez quelqu’un de bien pour elle vous êtes une personne magnifique. »

Elle me serra dans ses bras et je ne savais pas quoi penser, quoi dire, alors je la laissais faire et pris ensuite poliment congé boulot oblige.

Mon service du soir fut calme ce qui me laissa largement le temps de repenser aux derniers événements. Demain, Aèla s’installerait chez moi…

En rentrant le soir je ne réussis pas à avaler quoi que ce soit. Je n’arrivais en fait à rien. J’allais donc me coucher en essayant de ne plus penser afin d’être en forme pour affronter ce qui m’attendait. Et surtout en espérant avoir enfin quelques réponses. Le jeu en était où au final ? Entre mes mains ou entre les siennes ?

Mon portable s’alluma et je lu le prénom d’Aèla. Ce qui me servait de cœur se serra et je ne pus déchiffrer cette réaction.

« Ma mère vient de me raconter, je suis désolée. Je t’explique tout demain ne m’en veux pas s’il te plait… Bonne nuit ma Belle Inconnue. »

Je n’avais pas répondu à son sms. Elle jouait et j’en avais marre… Je m’endormis difficilement vers les 5h du matin pour me réveiller deux heures plus tard. Je pris une longue douche qui ne me réveilla pas du tout et me préparais pour aller au café. Sans conviction.

Sur les coups de dix heures du matin la porte s’ouvrit et sans vraiment savoir pourquoi je levais la tête et elle se dirigea tout de suite vers moi. Elle semblait si fragile à cet instant. Mon cœur se serra de nouveau et j’eus la subite envie de la prendre dans mes bras et de lui dire que tout irait bien…

Mais je me rappelais les propos de sa mère et la regarda plus froidement que je n’aurais voulu.

« Bonjour… Co… Comment tu vas ?
« Et toi ? »
« … »
« Un double expresso je présume ? »
« Euh… Non. Je n’ai plus le droit au café mais je veux bien un de tes délicieux chocolats liégeois. À la cannelle si possible… »

Sa timidité et son regard gêné eurent raison de moi.

« Et un liégeois cannelle pour ma demoiselle.. »

Son sourire me fit fondre de nouveau. Elle partit s’installer à sa table habituelle avec son chocolat qu’elle dégusta lentement sans me quitter une minute des yeux. Je la regardais aussi et parfois nous nous souriions l’espace de quelques secondes. Elle avait ce don de me faire oublier mes questions, mes rancœurs en un seul sourire. En un seul regard.

Lorsque l’heure de ma pause arriva elle se leva et vint me rejoindre.

« Tu as un peu de temps à m’accorder…? »
« Oui… Viens. »

Elle me suivit et nous nous installâmes contre notre saule pleureur dans le parc. Il faisait bon mais un peu frais aussi je plaçais ma veste sur ses épaules car elle frissonnait. Elle me remercia silencieusement et son regard se perdit vers le lac.

J’attendais calmement qu’elle se décide à prendre la parole. Impatiente de comprendre tout ce qu’il se passait. Après quelques minutes de silence…

« Je suis désolée tu sais ? Ma mère… Je… c’est un peu une mère poule puissance mille. Il y a deux ans j’en ai eu marre de ces questions et j’lui ai dit que j’avais quelqu’un. Du coup je sortais beaucoup et je découchais régulièrement. Pour être un peu plus crédible. Mon père l’as su mais le fait que je fréquente une fille ne lui a pas plus et il m’a mis dehors… »

Elle se mit à rire et face à mon regard d’incompréhension poursuivit.

« C’est drôle non ? Il m’a foutue à la porte pour une relation factice que j’avais inventée de toute pièce… Bon de toute façon il l’aurait su… Enfin bref. En tout cas ma mère m’a trouvé un studio qu’elle m’aide à payer et m’aide aussi un peu pour le reste discrètement. Ce n’est pas facile tu sais ? De cacher des choses à la personne qu’on aime… »

Parlait-elle toujours de sa mère ou d’elle à présent… ?

Je la laissais continuer avide de réponses.

« Lorsque je t’ai rencontrée j’ai apparemment changé d’attitude je paraissais plus nerveuse et elle a recommencé à me poser beaucoup de questions et je lui ai parlé de toi un peu, alors elle a trouvé logique de t’appeler quand j’étais à l’hôpital et de te proposer de t’occuper de moi. »

Un autre silence vint s’immiscer dans son long monologue, silence que je ne brisais pas.

« Je voulais te remercier de ne pas avoir brisé les rêves de ma mère, elle est si heureuse que j’ai trouvé quelqu’un d’aussi bien que toi, elle ne tarit pas d’éloges sur toi… Merci Thia, pour tout. Mais ne t’en fais pas je ne t’importunerais plus j’irais chez moi et tout ira bien. »

Elle avait prononcé ces derniers mots non sans beaucoup de tristesse dans la voix et son regard se perdit de nouveau vers le lac. Soudain elle se leva et me regarda les larmes aux yeux.

« Je comprends tu sais ? Qui voudrait d’une mourante… Prends soin de toi, Thia. Et merci… »

Elle s’en alla sans se retourner et mon cœur se brisa. Pourquoi je ne réagissais pas ! J’étais incapable de bouger… Seul mon regard suivait son ombre qui se faisait de plus en plus petite..

à suivre